L’âge adulte

Newsletter du 26 février 2020

La semaine dernière, j’ai été officiellement diplômée de l’école de commerce qui a hébergé mon statut d’étudiante pendant les cinq dernières années. Ça m’a fait bizarre. Honnêtement, je ne me retrouvais pas dans ce cortège de jeunes cadres dynamiques, pour la plupart bien casés dans leurs boîtes respectives. Ce défilé de robes et de chapeaux à l’américaine, c’était bien joli, un peu ridicule par moments, et drôle souvent.

La cérémonie était très longue, et nous n’avions rien à boire ni à manger. Il s’agissait vraiment d’un mélange entre une représentation factice et un rituel de passage. Au début, j’ai surtout jugé ce moment comme inutile, une perte de temps. Ce n’est qu’en faisant les pas pour recevoir mon diplôme en main propre, sur la musique solennelle, et en montant sur scène, que j’ai commencé à ressentir quelque chose. Et surtout, il y a eu un effet avant-après. Suite à la cérémonie, alors que j’étais dans les transports, et dans la soirée qui a suivi, c’est comme si je me sentais quelqu’un d’autre. Comme si j’avais gravi une marche, comme si j’étais à la fois plus forte et plus légère. D’avoir laissé ce passé derrière moi, tout en étant fière de tout ce que j’ai accompli – au-delà de l’école en elle-même, ces dernières années ont été fabuleusement riches en apprentissages divers, et en découverte de moi-même.
C’est étrange, d’ailleurs, mais j’ai fait une très belle rencontre : à côté de moi se trouvait une diplomante très originale, pleine de vie et d’humour, qui elle aussi semblait avoir dévié de l’autoroute classique, et racontait en riant sa décision de vivre à Bali pour être avec son copain, sans vraiment savoir ce qu’elle allait faire là-bas. Décidée à monter son projet, elle osait dire qu’elle redoutait la question « tu fais quoi dans la vie ? », car en pleine transition et passionnée par mille choses.

Ouf, je ne suis pas seule. Quelle chance y avait-il pour que, dans un amphithéâtre de 700 personnes, je me retrouve précisément à côté de quelqu’un avec qui je partageais tant de choses ? Car au-delà des points communs factuels, il y avait également un feeling incroyable, qui fit qu’en quelques minutes à peine j’avais l’impression qu’on était amies depuis toujours.

N’empêche, cela fait moins d’une semaine, et il s’est déjà passé tant de choses. 
De grandes prises de conscience, qui sont arrivées à point pour ce « passage à l’âge adulte » : redéfinir mon cercle d’amis, clarifier mes intentions professionnelles, mettre en place des plans d’action pour mes projets, me détacher de certaines relations qui me pompaient de l’énergie… oser dire ce qui est inconfortable, pour avancer plus sereinement et en intégrité.

Et puis, aujourd’hui, j’ai fait un pas de plus : j’ai déposé des manuscrits de mon recueil de poèmes, à des maisons d’édition. Oui, j’ose le partager, parce que cela me rend si fière de l’avoir fait ! Cela faisait plusieurs semaines que ça traînait, et plusieurs mois (en fait, presque un an) que l’idée avait germé dans mon esprit. Il a fallu du temps pour les rassembler, toutes ces poésies, pour les classer, les mettre en forme, pour constituer cette « compilation » et lui donner un sens compréhensible par le lecteur. 

Alors, je ne sais pas si ce sera une « réussite » – si l’on entend la réussite comme le fait de susciter un fort intérêt auprès d’un éditeur – mais au moins, je me suis jetée à l’eau. Les prochains sauts n’en seront que plus faciles. Et en effet, c’est tout ce qu’il me manque pour exercer mes talents : sauter. Faire le plongeon, encore et encore, jusqu’à ne plus avoir peur d’allonger la nuque, du premier contact avec l’eau, jusqu’à ce que l’aisance du geste naisse d’elle-même, sans pression du résultat.

Ces sauts, ils sont invisibles pour les autres. Mais qu’est-ce qu’ils sont puissants. Ils me donnent de l’énergie, de la confiance, nourrissent mes rêves et mes ambitions. Ils me font me sentir courageuse, guerrière, invincible. Et même quand ils me montrent ma vulnérabilité et ma peur, je vois bien qu’elles sont surmontables, qu’elles ne me tueront pas.
 
Il y a quelque chose de tellement plus grand à servir. Tant à exprimer, tant à offrir. Je n’ai plus de temps à perdre à me cacher, ni à faire des manières.

Je suis là, et c’est ok qu’on me voie.

Texte écrit le 14.02.2020

Je suis rentrée chez moi

Newsletter du 12 février 2020

Je suis rentrée chez moi. Vingt, vingt-cinq minutes de moto, dans le froid, derrière mon père qui m’a ramenée du concert. Concert dont j’ai loupé la moitié car arrivée quelques minutes en retard.

Sur la moto, mon regard tente de s’accrocher à quelque chose pour ne pas trop penser au froid qui tétanise mon corps. D’abord, la poignée gauche de la moto, puis la route. Nous sommes sur le périphérique. Ca va vite, c’est monotone, je ne vois pas grand chose à part les lueurs rouges des phares des voitures. Au bord de la chaussée, je ne distingue que peu de choses. Du béton. Des bâtiments trop grands, gris et laids pour être faits pour les humains. Et surtout, pas un seul arbre.

Et là me revient cette conversation que j’ai eue hier soir.

“Et toi, qu’est-ce qui te manque le plus de la Colombie ?” La première réponse qui coule de ma bouche, c’est “la nature”. Et très vite, “les merveilleuses personnes que j’y ai rencontré”.

C’est étrange, parce que j’ai passé la plupart de mon temps à Bogota, la capitale, et une ville immense (peut-être cinq fois plus grande que Paris, si ce n’est plus). Et pourtant, je me souviens encore de mon arrivée en janvier 2018 ; c’était le soir, il pleuvait, et j’arrivais malgré la nuit à observer la ville par la fenêtre du taxi. La première chose que j’ai remarqué, c’est qu’il y avait des arbres. Oui, des arbres dans la ville. Mais pas les mêmes arbres qu’à Paris. Plus grands, plus majestueux, non taillés, qui étendaient leurs branches avec aise.

Bon, après, j’ai pris conscience que Bogota était l’une des villes les plus polluées d’Amérique latine. 

Et puis, je crois que la chaleur humaine et la spontanéité de la vie là-bas, m’ont fait un peu oublier l’air vicié qui se dégageait de cette accumulation de pots d’échappement. C’est qu’à Bogota, il n’y a pas de métro : seulement des bus – les Transmilenios, et des taxis. Le trafic est donc monstrueux. J’avais oublié ce que c’était, jusqu’à ce que les grèves parisiennes récentes me le rappellent. La peur d’avoir un accident. Parce qu’à Paris, la patience n’est pas la qualité première des conducteurs. C’est étonnant comme tout individu, même non parisien, s’adapte rapidement à cette ambiance hostile, et se surprend à retourner les jurons qu’il reçoit gratuitement.

C’est en décidant d’organiser un concert cinq jours à l’avance que j’ai eu une piqûre de rappel sur la barrière culturelle que je vis en revenant en France. Ah oui, ici tout s’organise tellement tôt, de manière si rationnelle et contrôlée… C’est aussi ce qui a rendu les grèves si contraignantes, sans doute. Nous avons du mal à nous adapter. Ou du moins, nous le faisons en nous plaignant et en nous épuisant dans notre complainte. Ce que j’ai admiré des Colombiens, c’était cette sorte de résilience naturelle, cette capacité à se retourner, à accepter les imprévus et à profiter de la vie telle qu’elle se présente. Une sortie du vendredi soir n’était jamais définie avant… le soir-même. Le matin je ne savais pas ce qui se profilait. Ou j’avais quelques idées, mais rien n’était acté. Et les horaires qui ne comptaient pas, puisque le temps s’étirait et semblait perdre sa substance. L’instant présent. 

Si présent que cela en devenait parfois insécurisant, parce que faire tenir quelque chose sur la durée, prendre un engagement ou le demander à l’autre, devient alors un vrai défi.

Est-ce seulement culturel ?

Y a-t-il un équilibre entre suivre son intuition quotidienne, ses envies du moment ; et s’engager pleinement et durablement ? 

Sans doute. 

Encore faut-il faire confiance. Puisque finalement, c’est de ça dont il s’agit, non ? Pour avancer sereinement, quel que soit le mode d’action, qu’il soit à court terme ou à long terme, il faut cultiver cette foi en soi et en la vie. Parce qu’en réalité, je suis convaincue que quel que soit le modèle que je décide de suivre ou de créer, j’ai un impact. 

Mais le fait de le goûter, d’en profiter, de l’assumer et de lui donner vie, c’est un choix qui m’appartient. 

Finalement, il est là mon pouvoir : dans l’instant présent, dans l’authenticité, et quand j’avoue que “je ne sais pas”.

Ecrit le 24 janvier 2020.

Suis-je vraiment courageuse ?

Newsletter du 5 février 2020

Ce matin, dans la rue, je croise une ancienne camarade de classe, avec qui j’étais au lycée, en prépa, et qui s’était retrouvée dans la même école de commerce que moi pendant plusieurs années. Nous n’avons jamais été proches. Mais je l’ai reconnue tout de suite, et nous avons échangé quelques minutes. 

Je lui ai demandé où elle en était : elle travaille chez Bloomberg, à Londres. Elle est contente d’avoir quitté le milieu parisien dans lequel elle a étudié et qui ne lui convenait pas vraiment. 

“Et toi ?”

Oups, le retour du doute : que répondre à cette fameuse question ? Depuis des mois j’affine mon discours. Cette fois, pas envie de faire genre “je ne me définis pas par ce que je fais”, plutôt envie de dire quelque chose de rapide qui résume ce qui occupe mes journées. Certes, c’est réducteur, mais là on est à un coin de rue. 

“Ecoute, je fais plein de choses différentes… disons que je navigue entre écrivain et coach.”

(Ouah, j’ai réussi à dire ces deux attributs, dont un renferme tant de prestige et l’autre tant d’expérience). Immédiatement, une voix dans ma tête me traite de prétentieuse, me dit que je n’ai pas la légitimité d’employer ces termes.

Et pourtant. 

Pourtant j’écris tous les jours – même s’il ne s’agit pas d’un roman à succès. J’écris au moins un texte par jour, souvent deux, et une à deux fois par semaine, je partage mes écrits.

Pourtant j’ai déjà quelques client.e.s, que j’accompagne avec l’aide de la CNV, de mon intuition, ou encore de la méditation de pleine conscience.

Alors oui, je ne suis pas reconnue internationalement – et peut-être ne le serai-je jamais – et dois-je attendre cette renommée pour me connecter à ces identifications, à ces statuts qui ne font que décrire le plus clair de mes activités actuelles ?

A cela, j’aurais pu ajouter “chanteuse”. Sans doute n’ai-je pas osé, parce que ça ne fait pas “sérieux”, d’être à la fois écrivain, coach et chanteuse, après être passé par une grande école. Encore une croyance que je dois dépasser. Et pourtant, je vais à au moins une scène ouverte chaque semaine, je fais de la musique chaque jour, et je compose sans relâche mes propres chansons depuis maintenant deux ans – en ce moment, j’ai deux à trois chansons qui sortent par semaine.

Bref, ça, c’est ce qui s’est passé dans ma tête. Et qui m’a fait détourner le regard au moment où je prononçais ces mots avec peu d’assurance. Mon ancienne camarade n’a pas du tout eu l’air de me juger, au contraire, elle semblait y voir un intérêt : “c’est super que tu fasses ce qui te correspond”.

Oui, en fait, je suis fière d’avoir pu sortir cette réponse. Même si je ne suis pas 100% confiante, c’est aussi en prenant l’habitude d’en parler comme ça que je vais commencer à y croire et à me sentir légitime. Après, ça m’a rappelé une remarque qu’on me fait souvent quand je détaille mes choix professionnels actuels : “tu es tellement courageuse !”

J’imagine que cela fait allusion au fait qu’il est plus “facile”, de l’extérieur, de choisir un emploi salarié, bien rémunéré – après tout, en sortant d’une école de commerce, c’est assez automatique, les boîtes nous embauchent avec une grande confiance en nos compétences et notre capacité d’adaptation. Et donc, choisir d’être indépendante serait assimilé à du courage, parce qu’il y a apparemment moins de sécurité financière et matérielle, parce qu’il y a de l’incertitude, parce qu’il faut trouver sa motivation en soi.

Mais ça, c’est l’apparence. En tout cas, en ce qui me concerne, ce choix s’est fait sous la contrainte : celle de mes propres limites. C’est bien simple, recevoir des ordres ou devoir appliquer un schéma préétabli, ça me rend malade. Littéralement. Devoir faire huit heures par jour, le même travail, rester derrière un ordinateur dans un bureau, entretenir des relations superficielles avec mes collègues, devoir être habillée d’une certaine manière sans quoi je serais jugée “non-professionnelles”… toutes ces choses, je les ai vécues, en stage. Et malgré le confort de la régularité (du salaire et des horaires) qu’apporte ce genre de travail, je me suis rapidement retrouvée entre trois sensations combinées : l’ennui, le stress et la fatigue.

Mais ce n’est pas si simple que ça. Le pire, ce qui m’a vraiment mis en burnout, ce n’était pas un travail si cadré. J’étais en service civique, autre nom pour “exploitation” pour certaines associations qui profitent de l’argent de l’Etat pour obtenir de la main-d’oeuvre gratuite – heureusement que toutes les expériences ne sont pas aussi tristes que la mienne. Ce qui m’a épuisée, moralement et physiquement, c’était le non-respect des règles, les heures sup “surprise”, et l’autorité d’un chef manipulateur que je n’ai pas pu supporter longtemps.

Oui, car je somatise. Dès qu’une situation ne me convient pas, mon corps me le dit. Alors, le courage dont certain.e.s me parle, il vient simplement d’un instinct de survie – cette fois non tourné vers ma sécurité matérielle, mais simplement vers la préservation de ma santé, de mon énergie. Je ne peux pas vivre durablement avec un mal-être profond, physique et moral.

Alors, aujourd’hui, je fais attention : je dévoue mon temps à des activités et à des personnes qui prennent soin de moi et de mon énergie, qui me nourrissent, me donnent le sentiment de contribuer au monde à ma manière. 

Le courage, il réside sans doute dans la résilience, et la capacité à regarder en face ce qui m’arrive pour faire le choix adéquat, malgré la tempête, les jugements extérieurs, avec la confiance que la réponse est en moi. D’où est-il né ? Je l’ai développé très jeune, avec les différentes épreuves que la vie m’a offertes : quand j’étais jalousée, quand on me manquait de respect, quand mes parents ont divorcé, tous ces moments de l’enfance ; j’ai commencé à comprendre que j’étais différente et que pour être acceptée ainsi il fallait que je fasse des choix clivants, qui ne plairaient pas à tout le monde mais qui me garantiraient mon intégrité.

Au fond, c’est plutôt l’intégrité, mon intention, dans ce chemin vers moi-même. Le courage, c’est ce que les autres voient.

— 

Ecrit le 26 décembre 2019.

Solitude citadine

Newsletter du 29 janvier 2020

Souvent, quand j’évoque mon envie d’aller vivre plus proche de la nature, je reçois des commentaires qui ne parlent pas directement de moi, mais des peurs de l’autre qu’il projette sur moi. Par exemple : “tu risques de t’ennuyer, il n’y a pas de cinéma, de musées…” ou encore “mais tu as tout un réseau à Paris, tu as tes amis, ta famille…”

Toutes ces peurs sont pour moi le révélateur de notre identité de citadin. Habitués à la foule, au bruit constant, à l’activité incessante, en nous et autour de nous, nous avons oublié la richesse qui existe déjà à l’intérieur, et dans les choses plus simples que nous proposent la nature sauvage.

Oui, nous avons construit notre identité citadine autour de la vie culturelle – aller au théâtre, au concert, au cinéma – et d’une vie sociale bien particulière – au café, au resto, en boîte. Alors, nous nous plaignons des transports compliqués, du boulot impersonnel et fatigant, mais au final nombre d’entre nous restons dans des situations qui ne nous conviennent pas. Pourquoi ? Pour gagner de l’argent – parce qu’on nous a appris que c’était en ayant un travail “normal”, et seulement ainsi, que nous pourrions être en sécurité financière. Et pour quoi faire ? Pour pouvoir le dépenser à se divertir, dans nos diverses activités culturelles, et à sortir avec des amis. En somme, pour moins s’ennuyer, et pour se sentir moins seul. 

Travailler sans sens, pour gagner de l’argent, pour pouvoir compenser et oublier le non-sens que nous créons chaque jour en menant cette vie. Hamster dans la roue. Cercle vicieux infini.

C’est quoi, le véritable problème derrière ? Elle est où, la graine de ce comportement qui, de l’extérieur, apparaît comme absurde ?

Comme souvent, ô surprise, je l’analyse comme une question d’estime de soi. La croyance que nous ne méritons pas mieux que le cercle d’amis que nous avons depuis le collège, ou que les collègues avec qui nous avons des relations superficielles. La croyance que nous devons perpétuellement sortir ou consommer des contenus extérieurs, parce que nous serions vides à l’intérieur. La croyance que le calme, c’est l’angoisse. La croyance que si nous disons “non” à certaines relations, à certains projets ou situations, derrière il y aura le vide. 

Et si c’était vrai ? Vrai parce que nous y croyons.

Pourtant, même la physique (science hautement reconnue par les citadins, qui s’abreuvent de médias et tendent à l’intellectualisme rationnel) montre que le vide est instantanément rempli par quelque chose. Le mouvement de la vie est permanent, et ne laisse pas le vide exister bien longtemps.

Alors, oui, ce qui prend la place de ce que nous enlevons, c’est souvent une donnée inconnue. Nous cherchons souvent à contrôler : par exemple, en ne quittant son job que lorsque nous avons une autre opportunité, un “filet” apparent. Mais en réalité, nous ne savons pas ce qui nous attend. Parfois, c’est un vide apparent, à l’extérieur, tandis qu’un processus intérieur se déroule : la digestion, l’intégration de tout ce qui s’est vécu, le nettoyage de certaines émotions, peut-être. 

Ce que nous fuyons, c’est le vide extérieur, puisqu’il induit un retour vers l’intérieur, et avec ce dernier, une remontée de beaucoup de blessures du passé : de la douleur émotionnelle voire physique, qui a enfin de l’espace pour s’exprimer, peut alors sortir, et nous faire peur. Elle nous fait peur, cette douleur, parce que souvent nous l’avons tant réprimée que nous ne savons pas comment l’accueillir. 

Personnellement, c’est la pratique de la méditation, ainsi que la communication non violente, qui m’ont ouvert les portes de l’accueil de moi-même. J’ai découvert qu’existait en moi un espace bienveillant, capable d’écouter mes souffrances et de leur offrir du soutien, de l’empathie. Cet espace, je le cultive chaque jour, quand je médite, quand je fais les choses lentement, avec la conscience des sensations de mon corps.

C’est seulement en développant cet espace que j’ai commencé à observer ce qu’il se passait en moi, d’un oeil curieux et bienveillant. J’ai commencé à voir, littéralement, les mouvements de mon esprit, de mes émotions. Et c’est là que j’ai commencé à poser des actions, petit à petit, pour répondre aux besoins que me signalent ces mouvements intérieurs. Par exemple, si j’ai de la peur par rapport à une situation : qu’est-ce qui m’aiderait à être rassurée ? Dans quelle mesure je peux satisfaire ce besoin moi-même, à quel moment je dois demander de l’aide et du soutien à quelqu’un d’autre ? Et de là, découlent des choix plus conscients, plus confiants aussi. Plus de facilité à dire non, à m’affirmer sans attaquer l’autre pour autant, à poser mes limites. Plus de confiance dans le fait que j’ai le droit de prendre mon temps, d’écouter mon rythme sans m’inquiéter du jugement de l’autre. 

Et peu à peu, cet espace de bienveillance intérieure me montre que non, je ne suis pas seule. En fait, je ne suis jamais seule. Je peux me sentir seule. Et je choisis de croire que oui, ça existe, la sociabilité dans les campagnes ; et je choisis de continuer à créer, encore et encore, de me nourrir de cette création en même temps que je l’offre au monde (plutôt que de consommer tant que je me sens paradoxalement vide). 

— Ecrit le 13 janvier 2020.

L’urgence de ralentir

Newsletter du 22 janvier 2020.

C’est quand il y a trop à faire qu’il est urgent de ralentir. Autrement dit, comme dit le Dalai Lama : si vous avez le temps, méditez une heure ; si vous n’avez pas le temps, méditez deux heures.

Alors, oui, c’est contre intuitif. Mais en réalité c’est là qu’on gagne en productivité.

Au moment où je me rends compte que j’ai trop à faire, c’est que je suis décentrée. Quelque chose en moi est préoccupé, inquiet, parce que je voudrais pouvoir “tout” faire en un temps limité. 

L’urgence, donc, c’est de revenir à moi. La méditation est une façon de le faire, car elle ramène à l’instant présent en me faisant suivre le mouvement de ma respiration, de mes sensations corporelles, de mes pensées et émotions. Tout cela va et vient, et je peux l’observer dans le présent. 

Alors que ma liste de tâches, elle n’a rien de réel. Tant que je ne suis pas dans la tâche elle-même, en train de la vivre pleinement et entièrement, elle n’existe pas. 

Il y a une semaine, j’ai fait une indigestion, et je me suis rendue compte que je faisais beaucoup trop par rapport à ce que mon corps pouvait endosser. Que je me mettais une pression énorme, aussi, parce que je voulais accomplir plusieurs gros projets, et tout faire avec une grande qualité… 

Alors, une fois de plus, j’ai dû ralentir. Et comme je n’avais pas écouté suffisamment, mon corps m’y a forcé, par l’épuisement, l’étourdissement même – un manque d’ancrage, voire des vertiges par moments.

Je l’ai déjà vécu, ça. Maintenant, je le connais, je le reconnais. Donc j’ai un peu moins peur. Et pourtant, la répétition de ces symptômes m’alertent : cette fois, mon action doit être vraiment guidée par mon intention. Je ne veux plus faire les choses à moitié ; je dois lâcher cette part de moi qui, par orgueil, refusait de reconnaître que certains projets entrepris n’étaient pas (ou plus) alignés avec moi, refusait de lâcher certaines responsabilités, de “renoncer”, d’admettre que je me suis trompée.

C’est que, dans mon enfance et mon adolescence, je n’ai pas eu pour coutume de “me tromper”. Excellente élève, travailleuse et organisée, j’ai longtemps été l’enfant modèle, si bien que mes parents étaient confiants par rapport à mon avenir. Si, à quelques moments de ma scolarité, je rencontrais des difficultés dans certaines matières, le problème était pris à bras le corps afin que mes notes rejoignent un niveau correct : un professeur particulier, une attention plus fine à mon évolution, pour “rectifier le tir”.

Les quelques fois où j’ai essuyé de très mauvaises notes, j’ai eu honte. Très honte. Comme si c’était de ma faute, comme si j’étais en échec, nulle. Après tout, c’est comme ça que nous éduquent nos professeurs : c’est bien, ou très bien, ou c’est moyen, ou c’est nul. 

L’erreur, je crois, c’était de m’identifier à ma performance – ce que je fais encore parfois, bien-sûr. De croire que si ma performance n’était pas satisfaisante pour l’autre, alors ma personne serait moins respectée, appréciée, aimée. 

Aujourd’hui, j’essaie de voir l’essai-erreur comme un jeu, qui réserve des surprises, et dans lequel je n’ai pas le contrôle. Cela fait que je commence certains projets avec enthousiasme, pour les arrêter quelques mois plus tard parce que j’ai fait fausse route, et que l’envie est allée vers autre chose. Alors cela décontenance parfois mes parents – qui avaient, les pauvres, construit autour de moi une image de quelqu’un de “sérieux” – qui s’étonnent de me voir arrêter des choses qui, il y a quelques temps encore, me mettaient des étoiles dans les yeux. Le changement permanent qui anime ma vie en ce moment est aussi déconcertant, et remet en question certaines valeurs, comme la cohérence et la persévérance… 

Et pourtant. Et pourtant une chose est sûre : je n’ai jamais perdu ma détermination, une qualité qui s’est exprimée très tôt chez moi. Et la cohérence, elle est là malgré tout : elle se tisse, au fil des expériences, qui sont toutes reliées entre elles quoi qu’on en dise ; elle est complexe, et pourtant si vivante. Parce que je suis composée d’un mélange de conditionnements qui tendent à étouffer mon intuition, cela prend du temps de débroussailler, de faire le tri entre les différents choix que j’ai faits. 

Cet élaguage n’est pas toujours confortable, puisqu’il implique de se confronter aux regards ébahis des gens à qui j’avais dit m’orienter vers la psychologie (en mode université classique) il y a six mois, à qui j’avais présenté un projet entrepreneurial que j’ai aujourd’hui très clairement mis de côté… 

Et d’assumer que cohabitent deux choses en moi. Premièrement, de la clarté : je sais ce qui fonctionne et ne fonctionne pas pour moi, dans les modes de travail ; je sais quel style de vie m’attire. Deuxièmement, de l’incertitude : je ne contrôle pas exactement comment ça va se passer pour que je puisse en effet vivre la vie dont je rêve, tant dans le professionnel que dans le personnel. J’ai donc des éléments de réponse, et ce qui me permet d’avancer, c’est d’accepter que j’ai pu me tromper, de faire le tri, d’essayer encore, de m’ouvrir aux pistes que la vie m’offre. 

En fait, j’ai l’impression de vivre déjà des expériences merveilleuses, qui se révèlent à mesure que mon quotidien se déroule. Je sais que je peux accomplir encore mieux, en transmettant davantage, en offrant au monde mes talents. 

Et pour ça, j’ai des choses à lâcher : la peur de ce que les autres penseront ou diront, la peur de briller et de générer des envieux, la peur de perdre des personnes en étant moi-même.

Et finalement, c’est OK, car je n’ai envie d’être en lien proche qu’avec des personnes qui m’aiment et m’acceptent à 100% telle que je suis – et avec qui j’arrive à faire de même. 

Comme toi, par exemple, qui lis cette newsletter. On est peut-être ami.e.s, ou juste on se connaît, ou tu me connais sans que je te connaisse vraiment. Mais si tu es là, c’est que ce que je dis te parle, c’est que tu es peut-être en quête d’authenticité, en quête de toi-même. Tout ce que je peux faire pour te soutenir dans ça, c’est d’être moi à 100%. Avec l’imperfection, avec la complexité et les paradoxes, avec les trucs qui frottent. Parce que je sais que tu en as, toi aussi. Et que tu n’aimes pas être seul.e avec ça, pas vrai ?

Ecrit le 19 janvier 2020.

J’apprends à dire non

Newsletter du 15 janvier 2020.

Hier, mercredi, je rentrais de dix jours de déconnexion : une retraite ressourçante et dynamisante en Ardèche, puis quelques jours à Lyon et Grenoble pour retrouver diverses amitiés.

Alors que je transitionnais doucement, l’esprit un peu confus de tant de richesses humaines et spirituelles, j’ai commencé à recevoir différentes sollicitations. Des propositions de missions, notamment. Et puis, en rallumant mon portable le 3 janvier, après six jours sans le consulter, tous les messages de certains groupes WhatsApp que je n’ai toujours pas osé quitter.

Après avoir dit oui à une proposition de mission, sans vraie conviction mais avec la pensée “ça me fera un peu d’argent”, je me suis rendue compte que ce n’était pas vraiment aligné pour moi : j’allais prendre mon vélo, travailler deux heures pour gagner 40 euros, rentrer fatiguée, et manquer d’énergie pour mes autres activités. 

Parfois c’est difficile de dire non, parce qu’il y a toujours cette petite peur qui veut me faire croire que je ne trouverai pas mieux. Que je ne peux pas gagner plus d’argent ET faire ce que j’aime ET avoir de l’énergie. Cette petite voix qui me rabaisse, j’essaie de ne plus la croire.

Car aujourd’hui, je sais bien – l’expérience me le montre – que quand je dis non à quelque chose ou à quelqu’un, je dis oui à autre chose. A ma liberté, aux projets qui me mettent vraiment en joie.

Parfois, je touche aussi de la culpabilité : cette fameuse voix qui me dit que c’est indécent de profiter de mes privilèges pour faire ce que j’aime et aller à mon rythme. Cette voix qui me traite de feignasse qui ferait mieux d’aller faire un travail qui ne me convient pas pour “apprendre la vraie vie”. Et qui ne prend pas en compte ma santé fragile ni ma haute sensibilité qui m’empêchent de dépenser mon énergie dans des activités qui ne font pas sens (voire qui me semblent absurdes). 

Et puis, aujourd’hui, il y a eu une grande vague émotionnelle : celle qui me prend souvent quand je rentre à nouveau en contact avec Paris et sa circulation – oui, j’ai repris mon vélo. L’absurdité qui m’a frappée littéralement, puisque j’ai vécu un petit incident – une voiture qui m’a frôlée alors même que je venais de laisser passer une camionnette des urgences, puis une autre qui me klaxonne parce que je ne bouge pas assez vite, alors même que j’étais sous le choc. L’absurdité, oui, de cette vie à cent à l’heure, où la patience n’existe plus, où c’est la loi du plus fort qui règne et où rien ne peut arrêter l’agressivité qui permet aux citadins de “tenir” sous la pression.

Pendant ces vacances, je me suis rendue compte d’à quel point j’avais besoin de ralentir et de me détendre. De prendre le temps, mon temps, d’écouter mes rythmes. Je sais, j’en parle souvent. Je l’ai ressenti physiquement, à travers certaines pratiques corporelles qui, par leur lenteur et leur subtilité, m’ont fait redécouvrir une sensation de légèreté et d’énergie que je n’avais pas senties depuis bien longtemps.

Dire non, pour moi, ce sera donc aussi, bientôt, dire au revoir à cette belle capitale, dire au revoir à Paris. Qui me nourrit et me tue tout à la fois. Comme une relation passionnelle. Toxique, peut-être ? Dépendance affective qui me consume à petit feu. 

Certes, il y a la diversité culturelle, artistique, tant et tant de scènes ouvertes, de belles personnes à rencontrer. Il y a l’Histoire, les ruelles toutes mignonnes, les flâneries du dimanche. Mais j’en découvre d’autres, des belles personnes, des chemins un peu plus verts et colorés, avec l’oiseau qui chante à la place du ronronnement des voitures et du métro sous mon plancher. 

Dire non, donc, pour pouvoir dire oui. Dire oui à moi, à la vie, l’écouter elle, qui a tant à m’apprendre. Dire oui à un mode de vie qui me corresponde vraiment, même si ça veut dire chercher, me perdre et me tromper. Dire oui à l’inconnu, avancer avec mes peurs, sans les nier. Dire oui à la critique, aux projections des autres, et marcher, un pas après l’autre, vers qui je suis vraiment. Non pas par égoïsme, mais parce que je sais que c’est en étant à ma place, plus détendue et alignée, que je pourrai vraiment aider les autres, les accompagner, leur apporter quelque chose. 

Ecrit le 9 janvier 2020.

Le pouvoir du silence

Newsletter du 8 janvier 2020

« Pour que la musique puisse exister, il faut du silence. » Une des phrases mémorables de mon prof de violon. Le silence a son importance pour marquer le rythme, pour créer de l’attente, mais surtout pour ouvrir un espace sacré à l’expression artistique.

Ce matin, je goûte le silence comme je goûte la grasse matinée du dimanche, où les ouvriers qui font des travaux au-dessus de chez moi ne sont pas là. Je goûte la présence de ce calme, l’absence de bruit, la tranquillité, la possibilité d’entendre simplement le vent, ou le chat qui miaule pour que je lui ouvre la fenêtre. Comme si le silence ouvrait un espace, en effet, faisait de la place pour que se fasse une connexion réelle et consciente. 

La préciosité du silence s’est un peu imposée à moi, ces derniers mois. En avril, en plein burnout, mes symptômes s’intensifiaient : l’un d’entre eux était l’hyperacousie ; j’entendais tout un peu plus fort, si bien que je passais mon temps à demander à mes proches de baisser le ton, que discuter avec quelqu’un pendant plus d’une demi-heure était une torture, que je ne pouvais plus jouer ou écouter de musique qu’avec extrême parcimonie, et sortir dans la rue devenait mission impossible… J’essayais de tirer des leçons de mon état, de déceler le message que m’envoyait mon corps : j’ai compris que j’avais besoin d’une cure de silence.

Alors j’ai essayé de refaire une retraite de méditation Vipassana. Vipassana, ça veut dire, en pali/sanscrit, « voir ce qui est ». Une retraite de ce genre, c’est dix jours à méditer en silence, dix heures par jour. Pour certains, c’est peut-être une torture. Mais quand je l’ai faite au Népal en 2016, j’ai vécu les plus beaux jours de ma vie : je nageais dans la paix et la simplicité, je vivais pleinement, mes douleurs physiques chroniques avaient disparu miraculeusement. Bref, j’en ai gardé un souvenir très fort, et je me souviens comme j’avais apprécié le silence qui y régnait. Donc, au printemps dernier, je faisais des pieds et des mains pour trouver une retraite de ce type. Les seules qui avaient encore de la place étaient en Russie et en Arménie… J’ai été prise, pour me rendre compte rapidement que j’avais besoin d’un VISA ou que le trajet était vraiment long et compliqué. Vu ma fatigue, je ne me voyais pas galérer  pour arriver jusqu’au lieu de la retraite. Finalement, mon choix s’est porté sur une retraite de cinq jours en silence, à Gaia House en Angleterre, dans le Devon, une région magnifique, proche de la mer. Là-bas, j’ai savouré le silence, le non-faire, la simplicité d’un quotidien tourné autour de l’observation de mon intérieur. 

Et à mon retour à Paris début juin, mon énergie a doucement commencé à revenir. C’est drôle d’ailleurs, c’était justement le moment de mon anniversaire, comme l’occasion d’une renaissance. 

Et puis, avec cette joie de retrouver des forces, l’envie de faire tant et tant de choses, l’élan de lancer tant et tant de projets. Doucement, mais sûrement, je remplissais mon cahier d’idées. Juillet-Août, l’été pour partir un peu à la campagne, profiter des maisons familiales et amicales, pour souffler et prendre le grand air. Mais je prévoyais déjà ma rentrée, qui pour la première fois n’avait pas de date fixée par une institution extérieure : c’était moi qui choisissais de me réinstaller dans mon studio parisien, et de commencer à lancer des activités professionnelles et à reprendre des études (oui oui, les deux en même temps). Autant dire que j’avais foi en mon énergie retrouvée. Encore et toujours cette combativité, cette envie de me dépasser.

Aujourd’hui, après quelques mois à me chercher, à essayer différentes choses, je constate que mon corps est fatigué, à nouveau. Et pourtant, je ne fais que des choses que j’aime. Mais j’ai encore besoin de trouver mon rythme. De m’autoriser plus de repos, sans culpabilité. Juste parce que je fonctionne comme ça : j’ai des pics d’énergie très très intenses, puis des grosses descentes qui m’obligent à ralentir. Et l’une de mes clés, encore une fois, c’est d’inviter plus de silence. Faire une chose à la fois, et ne pas avoir en permanence un fond sonore pour accompagner mes gestes – que ce soit une musique ou un podcast. Oui, j’ai besoin de m’enrichir, de me nourrir de tous ces contenus qui m’inspirent et me touchent. Mais je ne peux pas tout faire à la fois. Alors je choisis de faire moins, mais mieux, avec plus de conscience et donc plus de plaisir. Je choisis de manger en silence, de méditer en silence, de passer du temps seule avec moi-même, vraiment. Sans intermédiaire, sans médium, sans chercher à combler un vide. Le vide, il se comble de toutes façons. 

Ce dont je me souviens de Vipassana, c’est que j’avais pris conscience du plaisir de la solitude : je n’en avais plus peur, après avoir touché sa douceur. C’est comme si j’avais enfin goûté à la valeur de ce que je suis : en fait, j’aime passer du temps avec moi-même, ce sont des moments de qualité. 

J’avais pris l’habitude d’offrir ces moments de connexion aux autres, comme si la connexion à moi-même était secondaire, moins intéressante. Maintenant je vois bien que c’est complémentaire et non opposé. Et je travaille, chaque jour, à trouver l’équilibre pour être à la fois présente à moi et présente à l’autre. Certains jours, je n’arrive pas à faire les deux en même temps : alors je fais mon ermite, je rentre dans ma grotte jusqu’à me sentir disponible. Ou, à l’inverse, je me laisse déborder jusqu’à saturer de la présence d’autrui. Et ça peut être cyclique, comme ça. Le déséquilibre est fait d’un balancement entre deux extrêmes, il paraît… 

Ecrit le 15 décembre 2019

Cadeau de Noël

Newsletter du 25 décembre 2019.

Noël. Ah, cette fête. Je l’adorais quand j’étais petite. C’était l’un de mes deux moments préférés, avec mon anniversaire : le moment des cadeaux. Je savourais le fait de choisir des choses dans les magazines de jouets, de les entourer, et de les recevoir comme par magie. J’étais très claire sur ce que je voulais. En fait, je prenais un plaisir tout particulier à ce que l’attention se tourne vers moi à travers les cadeaux, qui satisfaisaient mon désir. Plus que l’objet lui-même, ce qui comptait c’était que quelqu’un – le père Noël ou mes parents – ait obéi à ma demande. Oui, le terme obéir est fort… mais j’avais déjà un côté très affirmée, parfois même qualifié d’autoritaire par mes parents. Si bien que, quand j’avais une douzaine d’années, et que je commençais à choisir mes vêtements, j’avais acheté un tshirt qui titrait : “I’m so happy when I get what I want” ; littéralement “je suis si contente quand j’obtiens ce que je veux.”

Ce “je veux”, qu’on appelle souvent l’ego dans les milieux “spirituels” ou de “développement personnel”, j’en ai eu conscience très tôt. Je le savourais, à ma manière, sans me juger. Je faisais l’expérience, naturellement, de mes désirs et de la jouissance de les voir satisfaits. Et puis, progressivement, j’ai perçu chez mes proches, mes camarades, et de la part de la société dans son ensemble, quelque chose de désapprobateur vis-à-vis du désir. Comme si je voulais “trop”, ou “pas comme il faut”. Comme s’il fallait que je me retienne de trop demander, parce que ça deviendrait indécent, gênant, inconfortable pour les autres. Comme si mon énergie débordante devenait envahissante et risquait de faire de l’ombre à d’autres.

Parce que derrière ces désirs apparemment superficiels, tournés vers la possession d’objets, et vers l’attention des autres, il y avait en réalité – et il y a toujours – une envie de m’exprimer dans le monde, de manifester des choses. A travers le “à moi”, il y avait ce besoin irrésistible d’exister et de le faire savoir à l’autre. Cette aspiration à faire vibrer ma couleur, à briller, à travers les choses que j’avais soigneusement choisies, et qui seraient de nouveaux terrains de jeux, de nouveaux instruments d’expression.

C’est drôle, cette réflexion me fait penser à mes discussions et questionnements récents sur le thème de l’argent et du business. Il y a quelques jours, je discutais avec un ami musicien, qui est déterminé à vivre de ses chansons, et qui me partageait sa vision de la stratégie qui pourrait marcher pour lui. Assez vite, je montrai que les aspects stratégiques étaient difficiles pour moi quand il s’agissait de musique, car j’écris avec le coeur et je ne voudrais pas être biaisée dans mon approche artistique. J’ai adoré sa réponse, qui m’a vraiment fait réfléchir : la stratégie n’est qu’un moyen pour pouvoir faire passer ton message, qui reste authentique, qui reste ta transmission à toi ; comme la guitare est un instrument pour exprimer de l’émotion à travers la musique, la stratégie est l’instrument pour diffuser ton art. 

Alors oui, tout comme pour mes désirs de posséder, l’argent et tout ce qui y est lié – comme le business, le fait d’entreprendre avec l’espoir d’en dégager des revenus financiers – ce sont aussi des sujets tabous, gênants, sur lesquels nous avons tendance à porter des jugements très négatifs. Comme si quelque chose reliait ces éléments au “Mal”. Mais ce qui est confondu, dans cette croyance que l’argent est mauvais, c’est l’acte avec le moyen. L’argent et le business peuvent servir des causes très importantes, générer des changements très positifs pour l’être humain et la société : par exemple si des milliardaires investissent dans les actions pour la planète, ou si un individu ayant accumulé des richesses commence à investir dans des formations pour apprendre à mieux se connaître, ou encore quand les conférences de quelqu’un peuvent changer la vie de nombreuses personnes – je pense par exemple à Marshall Rosenberg, le père de la Communication non violente. Alors, certes, quand on voit les grandes choses qui ont été faites par certains individus ou groupes, on se focalise sur le résultat et on les félicite ; mais il est rare qu’on reconnaisse que cette réussite découle aussi d’une stratégie pensée, certes mélangée avec les hasards de la vie, et il est rare que l’on cherche à comprendre comment ils ont fait pour en faire une activité rémunératrice (parce que ce n’est pas important, ces préoccupations bassement matérielles, voyons).

C’est peut-être ça, en fait, le problème avec l’argent : notre hypocrisie. Devant les autres, et parfois devant nous-mêmes (oui, nous sommes nombreux à nous mentir à nous-mêmes, je m’inclus dans le lot), nous considérons l’argent comme une affaire “bassement matérielle”. Mais au fond, l’argent touche quelque chose d’important : la survie. Car nous sommes très nombreux à penser que sans argent, il est impossible de vivre. Car nous évoluons dans des sociétés occidentales où la solidarité semble avoir disparu tant elle est invisible et discrète. Mais sans partir dans des débats sociologiques dans lesquels je manquerais cruellement de connaissances et d’argumentaire suffisant, disons que l’argent nous touche. C’est une thématique “délicate”. Souvent, parce que la culpabilité qui l’entoure dure depuis des générations et nous a été transmise ainsi. Souvent parce que son manque a créé de la souffrance, et parce que la comparaison aux autres et les inégalités nous séparent. 

Bien que l’argent ne soit en réalité qu’une “énergie” faite pour circuler, nous cherchons à le posséder, à le figer, à le stocker. Ce qui nous ramène à l’ego, à cette envie d’exister que nous avons chacun et chacune, et dont nous avons honte. Honte, comme la honte que nous avons souvent de notre sexualité. Oui, cette envie de jouir, de prendre du plaisir, sans avoir eu à le “mériter” avant. Cette envie de simplement vivre, en étant soi-même, d’être aimé.e de la manière la plus impudique et obscène possible : sans attentes, sans conditions. De kiffer la vie, pleinement. C’est obscène, ça, apparemment. Enfin c’est ce qu’on a appris, ou mal compris, et mal transmis, depuis des siècles.

Alors oui, l’argent nous ramène cette dimension terriblement taboue de l’ego qui veut goûter à la vie, au plaisir d’exister juste pour lui-même, avec les autres comme source d’amplification du plaisir.

Et puis, il y a autre chose : et c’est là que le business intervient. Le business, l’entreprise, vous l’appellerez comme vous voudrez. Exister, c’est le premier pas, et le deuxième c’est de rayonner. Vous me voyez venir… Si le business est au service d’une intention qui vient du coeur, alors il prend tout son sens, et on le remercie d’être là ! Parce qu’alors, l’énergie est fluide, c’est facile de travailler quand on sait pourquoi on le fait, quand on se relie à une intention d’apporter quelque chose au monde, quelque chose qui fera une différence dans la vie des autres, qui améliorera un peu le bien-être de ceux qui respirent avec nous sur cette belle Terre. 

Ma question, dès lors, est : peut-on vraiment rayonner si on se refuse le droit d’exister ? 

Pour moi, la culpabilité est comme un collier attaché au cou, des oeillères, quelque chose qui nous emprisonne et nous empêche de nous ouvrir : elle nous empêche d’ouvrir la porte de l’intérieur (“ce serait trop égocentré”) et celle de l’extérieur (car nous jugeons l’autre à l’aune de cette culpabilité). Quand je la sens présente, je vois qu’elle bride mon élan créatif et qu’elle me censure, rien qu’en me volant mon énergie vitale. La suite, c’est une difficulté à être vraiment présente à l’autre, avec l’impression que toute interaction me fatigue. 

Quand je suis connectée à la vie en moi, à mes besoins matériels autant que spirituels, sans opposer les uns aux autres, ça circule dans mon corps. Quelque chose se détend et s’active à la fois. Les autres deviennent des points de soutien, et en même temps, des réceptacles de tout ce dont ma créativité me fait accoucher. Là oui, je rayonne, je me réchauffe et je réchauffe mon entourage. 

Ecrit le 17/12/2019.

© Aurélie Hartmann. Tous droits réservés.

Hors des sentiers battus

(Me) prouver qu’un autre système est possible

Newsletter du 17 décembre 2019.

Depuis un peu plus d’un mois, j’ai commencé à étudier la psychologie à l’Université. A distance, parce que pas envie de prendre le métro, pas envie d’être bloquée à un même endroit pendant cinq ans, pas envie de m’asseoir sur les bancs de la fac à écouter des cours magistraux.

Et finalement, je me retrouve face à des cours en PDF, à me demander pourquoi. Certains cours sont franchement intéressants, mais c’est un peu le loto. Parfois ils sont tout bonnement ennuyeux, bourrés de fautes d’orthographe, directement copié-collés d’un vieux manuel, parfois ils véhiculent des idées surprenamment dogmatiques. 

Je me rends compte que je n’arrive vraiment plus à m’adapter à ce système.

C’est fou, me dis-je intérieurement, que pendant des années j’aie pu lutter contre ce qui est vrai en moi, juste pour pouvoir m’intégrer. 

Qu’est-ce qui ne va pas dans ce système éducatif ? Il part de plusieurs postulats, que je n’arrive plus à cautionner. J’en détaillerai deux.

Le premier, c’est que certains détiennent le savoir, et que sous prétexte d’avoir un diplôme considéré comme “prestigieux”, ils font autorité, peuvent donner des conseils et influencer les autres. Donc, ce système se fonde sur une hiérarchie de fait, assise sur des siècles de construction d’un mode de pensée et de fonctionnement qui a pris le pouvoir sur nos cerveaux. Et qui nous dit : “Il y a une seule vérité, la voilà. Si tu veux être des nôtres, tu dois y adhérer et l’appliquer dans ta pratique professionnelle. Sans quoi tu seras bafoué, exclu, méprisé.” 

Le deuxième, c’est l’idée que nous vivons dans le manque (financier, intellectuel), et sommes si vides d’estime de nous-même que nous acceptons d’apprendre bêtement des informations de piètre qualité. Nous vendons notre intelligence et notre libre-arbitre pour pouvoir obtenir un diplôme et ne pas avoir à payer trop cher.

Qu’est-ce que ça donne, au long court, l’application de ces postulats à des milliers, millions d’individus ?

Ca donne, je crois, un sentiment répété de ne pas être assez bien, de ne pas faire assez bien. Ca donne, aussi, une perpétuelle quête pour atteindre un certain niveau social, un certain statut, dépendant de l’argent qu’on gagne ou de la notoriété. Et de l’autre côté, de la part de ceux qui ont atteint une forme de sécurité dans leur position professionnelle, un manque de responsabilité, puisque leur pouvoir semble garanti.

Le problème, c’est que cette mentalité est loin de n’exister que dans les établissements d’enseignement supérieur. Elle se propage sournoisement dans toutes les couches de la société. La culpabilité, qui nous touche dès qu’on fait les choses de manière non conventionnelle, sans avoir été “certifié”. Le manque de confiance, qui vient avant tout du fait que les gens n’ont pas appris à s’écouter eux-mêmes, mais à regarder des marionnettes jouer un rôle, que ce soit dans une salle de conférences, un bureau ou une vidéo. 

Pourquoi, en France, a-t-on besoin de demander de la “sécurité” de l’emploi ? Pour la maladie, pour la vieillesse, oui, cela fait sens. Mais finalement, on la demande aussi souvent parce qu’on voudrait ne pas avoir à se demander ce qu’on choisirait de faire, si on avait aucune certitude d’être payé, si on était pas sûr de garder sa place… C’est sans doute plus confortable de demander à être soutenu, et c’est normal, quand on a pas appris à se soutenir soi-même, et quand on a pas appris que rien n’était plus soutenant que d’écouter ce qui vibre vraiment en soi.

Aujourd’hui, je me questionnais par rapport à mes investissements financiers : j’ai payé environ 700 euros pour cette première année de licence de psychologie. Certains programmes en ligne qui m’intéressent coûtent entre 900 et 2000 euros, et durent entre trois et six mois, ou bien juste 7-8 vidéos que je peux faire en une semaine. Mais est-ce vraiment une question de temps ? On m’a fait croire que le temps c’était de l’argent. Aujourd’hui je n’y crois plus trop.

Aujourd’hui, je me rends compte que ce qui compte, c’est mon investissement à moi, non pas financier, mais intérieur : est-ce que je suis vraiment motivée pour suivre ce programme, ce cursus ? Qu’est-ce qui me donne envie ? Est-ce que j’y crois, est-ce que je suis convaincue par l’attitude et l’éthique de la personne ou des personnes qui animent ce programme ? Est-ce que je suis inspirée par l’intention globale qui transparaît ? 

Parce que, en fin de compte, ce qui fera une vraie différence, c’est que je me mette corps et âme dans mon apprentissage, que je l’embrasse, que je l’étreigne pleinement. Et pour ça, j’ai besoin de sentir qu’il fait écho à quelque chose en moi, qu’il me nourrit concrètement, dans mon quotidien, mes relations, mes professions (oui, j’en ai plusieurs).

Pour ça, j’ai besoin d’un système différent : de sortir du schéma de soumission à quelque chose de soi-disant plus grand/expérimenté/sachant que moi, et d’établir un nouveau modèle, de co-création et de collaboration. Avec de la réciprocité, avec de l’acceptation de ce que je suis, de la cohérence. Un système dans lequel je me respecte, dans lequel je me reconnais, dans lequel je suis en confiance parce qu’il y a une profonde compatibilité entre ma mentalité et celle de l’organisme ou de la personne qui m’offre un apprentissage. 

Au fond, c’est une façon pour moi de me prouver par l’expérience que je n’ai pas besoin de changer qui je suis pour m’intégrer, pour être aimée. C’est un moyen de découvrir que, oui, je suis toujours vivante et je contribue au monde même si mon diplôme et ce que je fais ne semblent pas cohérents aux yeux de LinkedIn et des recruteurs classiques. Je m’en fiche, en fait. Je ne veux pas être recrutée, sélectionnée, comme un produit sur un site de e-commerce, et mise dans un panier, enlevée, séquestrée dans un bureau, esclavagisée.

J’emploie des mots forts, et s’il ne plaisent pas à certaines personnes, c’est OK. Je prends position, je prends ma place, et ça me fait du bien. 

Ce que je veux vraiment, c’est rencontrer, pleinement, d’autres êtres humains, qui veulent réellement mon aide et ma contribution, dans une dynamique joyeuse d’échange et de confiance. Pas n’importe quels êtres humains en fait : ceux qui se sentent inspirés par moi, et qui m’inspirent ; ceux avec qui c’est fluide parce qu’ils cultivent en eux un mélange subtil d’humilité et d’assurance, parce qu’ils font réellement de leur mieux, sur le chemin ; ceux avec qui on rigole quand c’est difficile et que la réponse n’est pas encore arrivée ; ceux avec qui c’est évident que l’authenticité est indispensable. 

Eh oui, choisir l’authenticité. 

Pas parce que c’est la mode, ou parce que ça vend mieux, ou parce que la stratégie marketing l’a dit – marre de ces injonctions extérieures, de ces fausses autorités qui nous enferment et nous séparent les uns des autres.  

Juste parce que la vie a plus de goût ainsi.

© Aurélie Hartmann. Tous droits réservés.

Le visage derrière le « black mirror »

Newsletter du 11 décembre 2019.

Dimanche dernier, j’étais en Allemagne, pour rendre visite à une amie. Nous sommes allées à un petit événement-concert, dans un coin industriel reconverti en espace socio-culturel particulièrement agréable. Hors du temps, hors du monde, les discussions se font naturellement. Quelques musiciens s’animent sur la scène en plein soleil, alternant chants comiques et harmonica, sur des guitares mal accordées. Une petite fille saute à pieds joints pour monter et descendre les petits escaliers qui séparent la terrasse de l’espace intérieur, où l’on peut, pour quelques euros, se faire servir une part de gâteau ou un chili sin carne. J’ai l’impression d’être dans les années 80, entourée de personnes décontractées, souriantes. Je ne parle pas allemand, et pourtant je comprends un peu les conversations qui m’entourent. Je finis par commencer à discuter, en anglais, avec un “jeune homme” d’une cinquantaine d’années. Quelqu’un de profondément ouvert d’esprit. Nous parlons, nous parlons, plusieurs heures s’écoulent sans que je m’en rende compte.

Le lendemain, nous nous retrouvons tous les trois dans son salon, pour enregistrer deux épisodes de mon podcast, Reconnexion. La veille, il avait proposé son matériel d’enregistrement pour me dépanner – ma carte SD avait rendu l’âme quelques jours avant ma venue. 

Alors que nous échangeons informellement après avoir enregistré deux très belles conversations, il mentionne notre génération comme celle des “black mirrors”, ces écrans qui nous influencent par leur présence constante. Je sens quelque chose en moi se crisper : je mentionne immédiatement l’argument de “l’usage”. En effet, je refuse de me dire que ces objets sont “mauvais” en soi, et je veux croire que je choisis l’énergie qui me porte quand j’utilise le smartphone et les réseaux sociaux. Il me surprend par sa réaction : premièrement, il m’assure qu’il ne tient qu’à moi de considérer que l’expression “black mirror” serait nécessairement une raison de s’alarmer – c’est vrai que pour moi, c’est très connoté négativement ; il faut dire que le seul épisode que j’ai vu de cette série m’a vraiment laissée dans un état de déprime et de désarroi. Deuxièmement, il m’incite à ne pas être trop naïve sur mon pouvoir face à l’intention dans laquelle tant de personnes mettent de l’énergie continuellement : obtenir un maximum d’informations sur les individus, dans le but de construire des dispositifs toujours plus finement constitués pour dérober notre attention, notre temps, et nous inculquer des peurs et des croyances qui limitent notre liberté. Gloups. Oui, je ne peux sous-estimer l’impact que le monde virtuel a sur moi au quotidien. Le simple fait de posséder un compte Facebook et une page Instagram, que j’alimente ne serait-ce que régulièrement par des photos, des publications, est à la fois une force et une faiblesse. Je m’expose.

Alors, j’ai beau être une avocate de la vulnérabilité, je suis touchée par cette manipulation insidieuse. Et je me soucie de comment elle peut me transformer, de comment elle peut parfois me couper de moi-même et des autres. Je m’inquiète des préjugés que cette technologie peut renforcer chez moi. D’à quel point elle favorise les conflits d’opinion, et la séparation entre les êtres.

Le fait d’être réduits à nos écrans n’a rien d’anodin. Dans le métro, les yeux sont rivés sur ces ces “miroirs noirs”, car chacun se regarde à travers les publications de ses amis, à travers les like, chacun tente de se trouver, de se connaître, d’être aimé, à travers une plateforme extérieure et virtuelle à la fois. Dans le métro, les yeux sont vides. Vides de sens, de vie, de vibration. Quelque chose d’essentiel manque. Pas de joie, pas de douceur. Parfois une émotion furtive, à la vue d’une photo, laisse se dessiner un léger sourire. La musique résonne dans les écouteurs, pour couvrir le bruit des pensées incessantes : “toutes ces choses à faire, ces problèmes à régler, ces personnes qui ne pensent pas comme moi, ces sollicitations constantes, tout ce stress…” Où sont tous ces visages ? Le visage, qui selon Lévinas, est ce qui nous rend humain aux yeux de l’autre. Ce visage, toujours à nu, vulnérable, vrai, qui révèle notre douceur d’enfant, notre innocence. Quand il est plongé dans ce miroir, quand il se perd, le visage semble inanimé, figé, crispé. Arrive-t-on encore à s’attendrir devant lui ?

Alors non, ce n’est pas anodin, d’être déshumanisé. Il est d’autant plus facile, ensuite, de générer de la souffrance autour de moi : je ne vois pas l’autre, il est de l’autre côté de l’écran, et même face à moi, il ne se montre pas, lui-même perdu dans une bulle invisible. Je ne peux donc pas me relier à lui, à sa douleur, ressentir de la compassion, cette qualité que possède la vie-même, et que l’humain a la capacité de développer. Je n’ai alors plus l’occasion de ressentir ce frisson de connexion, celui qui vient quand je regarde profondément dans les yeux de quelqu’un pendant plusieurs minutes, cette sensation de connaître l’autre, que nous faisons partie du même tout et que sa souffrance est aussi la mienne. C’est dans cette absence de connexion – paradoxalement, on parle de monde “connecté” pour désigner la technologie et le virtuel – que je me perds et que je perds mon humanité, et que je commence à développer de l’insensibilité, de la violence en moi, à travers la croyance que l’autre est un ennemi, séparé de moi, différent, qu’il ne peut pas me comprendre et qu’il me veut du mal.

Alors, pourquoi mon ami allemand a-t-il fait sa première remarque ? Pourquoi la génération black mirror n’est pas une mauvaise nouvelle en soi ? Peut-être parce que nous commençons à prendre conscience de ce piège. Peut-être parce que, déjà, nous voyons les limites de ce système qui nous manipule, et que nous nous réveillons : nous voulons d’un monde humain, nous en avons assez de vivre selon les règles définies par les générations précédentes, nous ne voulons plus de guerres, nous voulons pouvoir respirer sans crainte sur une planète généreuse et harmonieuse. Nous y avons droit. Alors, nous pouvons encore retourner nos black mirror, couvrir l’objectif de l’appareil photo, profiter pleinement des moments avec nos proches, prendre des temps dans la nature, méditer. Et quand nous rallumerons notre écran, ce sera pour encourager, pour exprimer ce qui nous anime vraiment : l’amour, la connexion, et notre vérité. Nous avons ce pouvoir, et les circonstances nous obligent à prendre courage, en acceptant d’être vulnérables et, en même temps, de garder les pieds sur terre. 

Ecrit en septembre 2019.

© Aurélie Hartmann. Tous droits réservés.