Le pouvoir du silence

Newsletter du 8 janvier 2020

« Pour que la musique puisse exister, il faut du silence. » Une des phrases mémorables de mon prof de violon. Le silence a son importance pour marquer le rythme, pour créer de l’attente, mais surtout pour ouvrir un espace sacré à l’expression artistique.

Ce matin, je goûte le silence comme je goûte la grasse matinée du dimanche, où les ouvriers qui font des travaux au-dessus de chez moi ne sont pas là. Je goûte la présence de ce calme, l’absence de bruit, la tranquillité, la possibilité d’entendre simplement le vent, ou le chat qui miaule pour que je lui ouvre la fenêtre. Comme si le silence ouvrait un espace, en effet, faisait de la place pour que se fasse une connexion réelle et consciente. 

La préciosité du silence s’est un peu imposée à moi, ces derniers mois. En avril, en plein burnout, mes symptômes s’intensifiaient : l’un d’entre eux était l’hyperacousie ; j’entendais tout un peu plus fort, si bien que je passais mon temps à demander à mes proches de baisser le ton, que discuter avec quelqu’un pendant plus d’une demi-heure était une torture, que je ne pouvais plus jouer ou écouter de musique qu’avec extrême parcimonie, et sortir dans la rue devenait mission impossible… J’essayais de tirer des leçons de mon état, de déceler le message que m’envoyait mon corps : j’ai compris que j’avais besoin d’une cure de silence.

Alors j’ai essayé de refaire une retraite de méditation Vipassana. Vipassana, ça veut dire, en pali/sanscrit, « voir ce qui est ». Une retraite de ce genre, c’est dix jours à méditer en silence, dix heures par jour. Pour certains, c’est peut-être une torture. Mais quand je l’ai faite au Népal en 2016, j’ai vécu les plus beaux jours de ma vie : je nageais dans la paix et la simplicité, je vivais pleinement, mes douleurs physiques chroniques avaient disparu miraculeusement. Bref, j’en ai gardé un souvenir très fort, et je me souviens comme j’avais apprécié le silence qui y régnait. Donc, au printemps dernier, je faisais des pieds et des mains pour trouver une retraite de ce type. Les seules qui avaient encore de la place étaient en Russie et en Arménie… J’ai été prise, pour me rendre compte rapidement que j’avais besoin d’un VISA ou que le trajet était vraiment long et compliqué. Vu ma fatigue, je ne me voyais pas galérer  pour arriver jusqu’au lieu de la retraite. Finalement, mon choix s’est porté sur une retraite de cinq jours en silence, à Gaia House en Angleterre, dans le Devon, une région magnifique, proche de la mer. Là-bas, j’ai savouré le silence, le non-faire, la simplicité d’un quotidien tourné autour de l’observation de mon intérieur. 

Et à mon retour à Paris début juin, mon énergie a doucement commencé à revenir. C’est drôle d’ailleurs, c’était justement le moment de mon anniversaire, comme l’occasion d’une renaissance. 

Et puis, avec cette joie de retrouver des forces, l’envie de faire tant et tant de choses, l’élan de lancer tant et tant de projets. Doucement, mais sûrement, je remplissais mon cahier d’idées. Juillet-Août, l’été pour partir un peu à la campagne, profiter des maisons familiales et amicales, pour souffler et prendre le grand air. Mais je prévoyais déjà ma rentrée, qui pour la première fois n’avait pas de date fixée par une institution extérieure : c’était moi qui choisissais de me réinstaller dans mon studio parisien, et de commencer à lancer des activités professionnelles et à reprendre des études (oui oui, les deux en même temps). Autant dire que j’avais foi en mon énergie retrouvée. Encore et toujours cette combativité, cette envie de me dépasser.

Aujourd’hui, après quelques mois à me chercher, à essayer différentes choses, je constate que mon corps est fatigué, à nouveau. Et pourtant, je ne fais que des choses que j’aime. Mais j’ai encore besoin de trouver mon rythme. De m’autoriser plus de repos, sans culpabilité. Juste parce que je fonctionne comme ça : j’ai des pics d’énergie très très intenses, puis des grosses descentes qui m’obligent à ralentir. Et l’une de mes clés, encore une fois, c’est d’inviter plus de silence. Faire une chose à la fois, et ne pas avoir en permanence un fond sonore pour accompagner mes gestes – que ce soit une musique ou un podcast. Oui, j’ai besoin de m’enrichir, de me nourrir de tous ces contenus qui m’inspirent et me touchent. Mais je ne peux pas tout faire à la fois. Alors je choisis de faire moins, mais mieux, avec plus de conscience et donc plus de plaisir. Je choisis de manger en silence, de méditer en silence, de passer du temps seule avec moi-même, vraiment. Sans intermédiaire, sans médium, sans chercher à combler un vide. Le vide, il se comble de toutes façons. 

Ce dont je me souviens de Vipassana, c’est que j’avais pris conscience du plaisir de la solitude : je n’en avais plus peur, après avoir touché sa douceur. C’est comme si j’avais enfin goûté à la valeur de ce que je suis : en fait, j’aime passer du temps avec moi-même, ce sont des moments de qualité. 

J’avais pris l’habitude d’offrir ces moments de connexion aux autres, comme si la connexion à moi-même était secondaire, moins intéressante. Maintenant je vois bien que c’est complémentaire et non opposé. Et je travaille, chaque jour, à trouver l’équilibre pour être à la fois présente à moi et présente à l’autre. Certains jours, je n’arrive pas à faire les deux en même temps : alors je fais mon ermite, je rentre dans ma grotte jusqu’à me sentir disponible. Ou, à l’inverse, je me laisse déborder jusqu’à saturer de la présence d’autrui. Et ça peut être cyclique, comme ça. Le déséquilibre est fait d’un balancement entre deux extrêmes, il paraît… 

Ecrit le 15 décembre 2019

Cadeau de Noël

Newsletter du 25 décembre 2019.

Noël. Ah, cette fête. Je l’adorais quand j’étais petite. C’était l’un de mes deux moments préférés, avec mon anniversaire : le moment des cadeaux. Je savourais le fait de choisir des choses dans les magazines de jouets, de les entourer, et de les recevoir comme par magie. J’étais très claire sur ce que je voulais. En fait, je prenais un plaisir tout particulier à ce que l’attention se tourne vers moi à travers les cadeaux, qui satisfaisaient mon désir. Plus que l’objet lui-même, ce qui comptait c’était que quelqu’un – le père Noël ou mes parents – ait obéi à ma demande. Oui, le terme obéir est fort… mais j’avais déjà un côté très affirmée, parfois même qualifié d’autoritaire par mes parents. Si bien que, quand j’avais une douzaine d’années, et que je commençais à choisir mes vêtements, j’avais acheté un tshirt qui titrait : “I’m so happy when I get what I want” ; littéralement “je suis si contente quand j’obtiens ce que je veux.”

Ce “je veux”, qu’on appelle souvent l’ego dans les milieux “spirituels” ou de “développement personnel”, j’en ai eu conscience très tôt. Je le savourais, à ma manière, sans me juger. Je faisais l’expérience, naturellement, de mes désirs et de la jouissance de les voir satisfaits. Et puis, progressivement, j’ai perçu chez mes proches, mes camarades, et de la part de la société dans son ensemble, quelque chose de désapprobateur vis-à-vis du désir. Comme si je voulais “trop”, ou “pas comme il faut”. Comme s’il fallait que je me retienne de trop demander, parce que ça deviendrait indécent, gênant, inconfortable pour les autres. Comme si mon énergie débordante devenait envahissante et risquait de faire de l’ombre à d’autres.

Parce que derrière ces désirs apparemment superficiels, tournés vers la possession d’objets, et vers l’attention des autres, il y avait en réalité – et il y a toujours – une envie de m’exprimer dans le monde, de manifester des choses. A travers le “à moi”, il y avait ce besoin irrésistible d’exister et de le faire savoir à l’autre. Cette aspiration à faire vibrer ma couleur, à briller, à travers les choses que j’avais soigneusement choisies, et qui seraient de nouveaux terrains de jeux, de nouveaux instruments d’expression.

C’est drôle, cette réflexion me fait penser à mes discussions et questionnements récents sur le thème de l’argent et du business. Il y a quelques jours, je discutais avec un ami musicien, qui est déterminé à vivre de ses chansons, et qui me partageait sa vision de la stratégie qui pourrait marcher pour lui. Assez vite, je montrai que les aspects stratégiques étaient difficiles pour moi quand il s’agissait de musique, car j’écris avec le coeur et je ne voudrais pas être biaisée dans mon approche artistique. J’ai adoré sa réponse, qui m’a vraiment fait réfléchir : la stratégie n’est qu’un moyen pour pouvoir faire passer ton message, qui reste authentique, qui reste ta transmission à toi ; comme la guitare est un instrument pour exprimer de l’émotion à travers la musique, la stratégie est l’instrument pour diffuser ton art. 

Alors oui, tout comme pour mes désirs de posséder, l’argent et tout ce qui y est lié – comme le business, le fait d’entreprendre avec l’espoir d’en dégager des revenus financiers – ce sont aussi des sujets tabous, gênants, sur lesquels nous avons tendance à porter des jugements très négatifs. Comme si quelque chose reliait ces éléments au “Mal”. Mais ce qui est confondu, dans cette croyance que l’argent est mauvais, c’est l’acte avec le moyen. L’argent et le business peuvent servir des causes très importantes, générer des changements très positifs pour l’être humain et la société : par exemple si des milliardaires investissent dans les actions pour la planète, ou si un individu ayant accumulé des richesses commence à investir dans des formations pour apprendre à mieux se connaître, ou encore quand les conférences de quelqu’un peuvent changer la vie de nombreuses personnes – je pense par exemple à Marshall Rosenberg, le père de la Communication non violente. Alors, certes, quand on voit les grandes choses qui ont été faites par certains individus ou groupes, on se focalise sur le résultat et on les félicite ; mais il est rare qu’on reconnaisse que cette réussite découle aussi d’une stratégie pensée, certes mélangée avec les hasards de la vie, et il est rare que l’on cherche à comprendre comment ils ont fait pour en faire une activité rémunératrice (parce que ce n’est pas important, ces préoccupations bassement matérielles, voyons).

C’est peut-être ça, en fait, le problème avec l’argent : notre hypocrisie. Devant les autres, et parfois devant nous-mêmes (oui, nous sommes nombreux à nous mentir à nous-mêmes, je m’inclus dans le lot), nous considérons l’argent comme une affaire “bassement matérielle”. Mais au fond, l’argent touche quelque chose d’important : la survie. Car nous sommes très nombreux à penser que sans argent, il est impossible de vivre. Car nous évoluons dans des sociétés occidentales où la solidarité semble avoir disparu tant elle est invisible et discrète. Mais sans partir dans des débats sociologiques dans lesquels je manquerais cruellement de connaissances et d’argumentaire suffisant, disons que l’argent nous touche. C’est une thématique “délicate”. Souvent, parce que la culpabilité qui l’entoure dure depuis des générations et nous a été transmise ainsi. Souvent parce que son manque a créé de la souffrance, et parce que la comparaison aux autres et les inégalités nous séparent. 

Bien que l’argent ne soit en réalité qu’une “énergie” faite pour circuler, nous cherchons à le posséder, à le figer, à le stocker. Ce qui nous ramène à l’ego, à cette envie d’exister que nous avons chacun et chacune, et dont nous avons honte. Honte, comme la honte que nous avons souvent de notre sexualité. Oui, cette envie de jouir, de prendre du plaisir, sans avoir eu à le “mériter” avant. Cette envie de simplement vivre, en étant soi-même, d’être aimé.e de la manière la plus impudique et obscène possible : sans attentes, sans conditions. De kiffer la vie, pleinement. C’est obscène, ça, apparemment. Enfin c’est ce qu’on a appris, ou mal compris, et mal transmis, depuis des siècles.

Alors oui, l’argent nous ramène cette dimension terriblement taboue de l’ego qui veut goûter à la vie, au plaisir d’exister juste pour lui-même, avec les autres comme source d’amplification du plaisir.

Et puis, il y a autre chose : et c’est là que le business intervient. Le business, l’entreprise, vous l’appellerez comme vous voudrez. Exister, c’est le premier pas, et le deuxième c’est de rayonner. Vous me voyez venir… Si le business est au service d’une intention qui vient du coeur, alors il prend tout son sens, et on le remercie d’être là ! Parce qu’alors, l’énergie est fluide, c’est facile de travailler quand on sait pourquoi on le fait, quand on se relie à une intention d’apporter quelque chose au monde, quelque chose qui fera une différence dans la vie des autres, qui améliorera un peu le bien-être de ceux qui respirent avec nous sur cette belle Terre. 

Ma question, dès lors, est : peut-on vraiment rayonner si on se refuse le droit d’exister ? 

Pour moi, la culpabilité est comme un collier attaché au cou, des oeillères, quelque chose qui nous emprisonne et nous empêche de nous ouvrir : elle nous empêche d’ouvrir la porte de l’intérieur (“ce serait trop égocentré”) et celle de l’extérieur (car nous jugeons l’autre à l’aune de cette culpabilité). Quand je la sens présente, je vois qu’elle bride mon élan créatif et qu’elle me censure, rien qu’en me volant mon énergie vitale. La suite, c’est une difficulté à être vraiment présente à l’autre, avec l’impression que toute interaction me fatigue. 

Quand je suis connectée à la vie en moi, à mes besoins matériels autant que spirituels, sans opposer les uns aux autres, ça circule dans mon corps. Quelque chose se détend et s’active à la fois. Les autres deviennent des points de soutien, et en même temps, des réceptacles de tout ce dont ma créativité me fait accoucher. Là oui, je rayonne, je me réchauffe et je réchauffe mon entourage. 

Ecrit le 17/12/2019.

© Aurélie Hartmann. Tous droits réservés.

Aimer ≠ Tuer

Newsletter du 4 décembre 2019

Grand thème en ce moment : les féminicides. Depuis le mois d’octobre, le sujet a enfin sa place dans les médias. Et sur les murs de Paris, où sont apparus des messages noir sur blanc, pour dénoncer la souffrance silencieuse des femmes victimes de violence. L’un d’entre eux m’a particulièrement marquée : “aimer ≠ tuer”.

Au téléphone avec ma mère tout à l’heure, je lui raconte ma journée, et notamment les difficultés que j’ai à rouler à vélo dans Paris. J’étais à 15 minutes de chez moi, mais cela a été si éprouvant que je suis rentrée épuisée. Au-delà de l’aspect physique des montées, être cycliste est fatigant émotionnellement : entre les voitures qui klaxonnent, semblant signaler l’illégitimité de ma présence, les vélos électriques et autres trottinettes du futur, il faut s’accrocher. Souvent, je m’énerve – intérieurement, car je ne suis pas “de taille” à insulter les chauffeurs. Car oui, c’est bien un problème de taille : la loi du plus gros, du plus rapide, du plus dangereux. A côté des voitures et des camionnettes, je suis vulnérable, et donc mes droits sont méprisés. Tout en pédalant, je prends conscience du lien entre cette violence de la route et la domination masculine : oui, dans cette société, tout est fait par des hommes, pour des hommes. Ou du moins pour ceux et celles qui pourront suivre le rythme de la course effrénée qu’on nous impose : rapide, efficace, fort, performant. Pas de pause. Pas une minute à perdre. Pas de respiration, il faut être une machine. 

Alors moi, du haut de mes 1m60 pour 56 kg, je pédale doucement, j’essaie de me mettre sur le côté pour au moins laisser passer ceux qui s’impatientent en faisant gronder leur moteur. Parfois, je roule plus vite, pédalant furieusement grâce à ma colère, mais souvent la peur l’emporte : je ne veux pas prendre de risque. 

“Mais il y a des femmes fortes et puissantes physiquement, qui peuvent faire face aux hommes”, me dira-t-on. Certes, je ne peux le nier. Cependant, nous sommes, pour la majorité, moins musclées que les hommes, et ô surprise, nous avons des cycles qui jouent sur notre énergie et notre humeur. Ces cycles, les hommes en ont aussi, mais ils sont moins marqués. Notre corps de femme nous invite bien plus souvent à nous y connecter : tout au long du cycle menstruel, nous passons par des phases, tout comme la lune. Et ces cycles, s’ils miment la nature, ne sont pas reproduits dans les fonctionnements de notre société : ils sont tout bonnement ignorés, niés. Les règles sont vues comme quelque chose de sale, gênant, tabou au point que les pubs pour serviettes hygiéniques n’osent montrer du sang et le remplacent par un liquide bleu chimique, au point qu’il faut cacher sa protection périodique quand on va aux toilettes, au point qu’on en parle difficilement à son partenaire sentimental ou sexuel. Beaucoup de femmes, qui souhaitent se réaliser professionnellement, réussir dans notre monde moderne, voient leurs règles comme une contrainte, quelque chose de désagréable dont on se passerait bien. La pilule est venue lisser nos cycles, avec de “fausses règles” pour nous rassurer, et cette absence de vagues expliquerait notamment les baisses de libido qui viennent souvent avec la prise de contraceptifs hormonaux. 

Alors oui, de nombreuses femmes se coupent de leur corps pour pouvoir faire “comme un homme” et se sentir intégrées dans la société – et comment les en blâmer ? Car c’est en effet le message que l’on reçoit, tout autour de nous : pour réussir, il faut aller à cent à l’heure, il faut taper très vite très fort et très haut, il faut être performant à tout moment, sans jamais se reposer. Car se reposer, c’est pour les faibles. Pour les “fillettes”, n’est-ce pas ? Tout ce qui est relié au féminin dans notre société est tourné en ridicule. Tout ce qui est de l’ordre de la réceptivité, qui requiert calme et intériorité, est considéré comme non prioritaire, comme accessoire et ennuyeux. Ce qui intéresse, c’est ce qui génère beaucoup : beaucoup d’argent, beaucoup de désir, beaucoup de pouvoir. 

Le problème de cette domination du masculin – en tant que valeur, la prédominance de l’action et de la compétition – c’est qu’elle sépare les individus. Alors que le principe féminin est celui qui rassemble, qui unit, qui accueille et connecte. Les deux principes sont bénéfiques, à condition de travailler ensemble dans une même intention consciente. 

Aujourd’hui, dans ce que j’observe de notre société, je perçois que l’intention est inconsciente, et elle vient de la peur. Le masculin domine, et est tourné vers l’agressivité et la violence, tandis que le féminin est en retrait, en fuite, en repli.

Si l’intention commune était “changer les choses avec sagesse”, alors les deux principes pourraient s’entraider. Chaque individu porte en lui les deux principes. Pour certaines femmes, il est plus facile de se connecter à leur principe masculin, soit parce qu’il est naturellement plus présent en elles, soit parce qu’elles ont été éduquées à fonctionner essentiellement avec lui. Pour certains hommes, c’est le principe féminin qui est le plus présent : ils ont plutôt tendance à écouter et à prendre le temps, ont beaucoup d’empathie. L’idéal, selon différentes philosophies dont le Tao et le Tantra, c’est d’unifier les deux principes à l’intérieur de nous, de les équilibrer au maximum, afin de pouvoir agir de manière juste.

Aimer ≠ Tuer 

Alors oui, chacun et chacune peut aimer avec son coeur, et utiliser son intelligence et sa force pour agir au service de cet amour. 

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C’est bien beau tout ça… mais concrètement, ça donne quoi ? Chacun agit là où il peut le faire avec amour, avec joie, avec entrain. Parce qu’agir uniquement à partir de la peur ou de la culpabilité, ça ne tient pas très longtemps. 

C’est pour ça que, même si je soutiens les marches et manifestations pour les droits des femmes, je n’y participe pas. Etant hypersensible et sujette aux crises d’angoisse, je n’ai pas de joie à marcher pendant des heures au milieu d’une foule, qui plus est dans le froid. Cependant, je fais chaque jour le choix de prendre soin de moi, d’écouter mon corps et mon intuition, pour cultiver le principe féminin en moi : cela passe par des choses très simple comme prendre du repos, méditer, manger lentement et en silence. Et quand je travaille, je choisis des activités qui, quand je les pratique, me donnent de l’énergie et contribuent aux autres : accompagner une personne individuellement, animer un atelier de communication bienveillante, guider une séance de méditation, faire des massages… 

J’essaie de trouver ma place, un peu plus chaque jour : l’endroit où je me sente bien, suffisamment pour pouvoir m’ouvrir aux autres, être à leur écoute, et être au service de la vie dans tout ce que je fais. 

Ecrit dans la nuit 27-28.11.2019

Une autre vision de la réussite

Newsletter du 27 novembre 2019

Hier, j’étais à une cérémonie de remise des prix. C’était la conclusion d’une compétition d’innovation sociale. Paradoxal, peut-être, de chercher à atteindre un impact social, sous le format d’un concours : encore une fois, la forme ne rejoint pas le fond, on reste sur un modèle fondé sur la promotion de quelques uns, le classement, la compétition donc.

Cela se devine sans doute au ton amer de cette introduction, le projet sur lequel j’ai travaillé pendant ces quatre semaines de travail n’a pas été sélectionné par les jurys. Il faut dire qu’avec mon coéquipier, nous n’avons pas vraiment mis un point d’honneur à rentrer dans tous les critères attendus : notre intention, c’était surtout d’avoir une opportunité de travailler à fond sur le projet pendant quelques semaines, de se motiver, de se lever le matin, de s’y mettre quoi.

Mais alors, pourquoi ça pique un peu, de ne pas être parmi les gagnants ? Clairement, je n’étais pas la seule à être déçue : je me souviens de notre descente des gradins, avec tous les participants non sélectionnés ; un silence de mort, des têtes renfrognées, le sentiment qu’ils n’avaient qu’une hâte, rentrer chez eux ou alors se changer les idées au cocktail. Moi, j’ai gardé la tête haute, le sourire, j’ai fait un grand câlin à mon collègue, j’ai dansé sur la musique de fin, j’ai essayé, en bref, de faire la superwoman, comme d’habitude : celle qui ne se démonte pas, qui relève tout de suite la tête. 

Mais pourquoi je fais ça ? Pour la même raison que j’étais déçue juste avant : je n’aime pas l’échec. Ou plutôt, je n’aime pas avoir l’impression d’être en échec. C’est ça, ce que nous reflètent les notes, les classements, les compétitions : ce que tu as fait n’est pas assez bien, donc peut-être que tu n’es pas assez bien. Ouch, estime de moi. 

Dans mon cas, la réussite académique et professionnelle est un fil rouge qui a dessiné toute mon enfance et adolescence. Cela a commencé quand j’ai vu que mes bonnes notes faisaient plaisir à mes parents, même si, contrairement à certaines camarades, je ne recevais pas de cadeau quand j’en avais une. Un des tournants, c’est quand nous avons déménagé afin d’être dans le secteur du collège adossé au lycée d’élite où mes parents nous voyaient, mon frère et moi. Eux-mêmes y avaient été, et s’étaient d’ailleurs rencontrés là-bas, en Terminale. Déchirée par ce déménagement car j’adorais notre appartement et l’école où j’étais, j’ai rapidement compris que c’était très important pour mes parents, car ils voulaient que l’on “réussisse”. A partir de là, ma vie s’est articulée autour de cette quête permanente : faire bonne impression, être bonne élève, suivre en cours et avoir de bons résultats, de bons commentaires sur mon bulletin. Je voyais aussi mon frère, qui rentrait moins dans le rang, se faire engueuler à répétition par mon père, avec le sentiment qu’il causait beaucoup de souci à mes parents. Je lui en voulais presque de générer de la dysharmonie dans la famille. 

Et puis, il y a eu la classe prépa, une période où la notion de réussite était poussée à son paroxysme : pour avoir ses concours, il fallait viser l’excellence, tout en acceptant que la chance puisse jouer un rôle. Très difficile, pour moi, de reconnaître que je ne pouvais tout contrôler. Et puis, à force d’entendre les témoignages d’anciens, je me suis jetée à l’eau avec tout ce que j’avais, j’ai pris le risque. J’ai été prise dans toutes les grandes écoles où j’avais postulé, avec de très bons classements, sauf dans l’école la plus réputée, où j’avais raté une partie de mes oraux. Et rien que ce fait-là suffisait à créer de la colère en moi : cette école, d’ailleurs, c’est celle que ma mère avait faite, avant d’entamer sa carrière professionnelle en entreprise. 

Plus tard, en quittant le foyer familial (bien qu’après le divorce de mes parents, je ne me sentais plus vraiment “en famille”), j’ai commencé à m’ouvrir, à toucher du doigt de nouvelles réalités, empreintes de liberté et d’incertitude. Alors que jusque-là j’avais organisé ma vie pour pouvoir conserver le confort matériel et affectif que m’avaient offert mes parents – faire une école de commerce pour pouvoir gagner de l’argent, m’acheter des beaux vêtements et une maison, me sentir confiante en moi, et être suffisamment séduisante – je me suis rendue compte qu’il y avait bien d’autres manières de vivre en harmonie avec soi et les autres. En vivant seule, puis en colocation. En partant vivre à l’étranger, d’abord à Londres, puis à Bogota en Colombie. En faisant des retraites de méditation, en passant des semaines sans avoir de téléphone, sans avoir Internet. En faisant des stages “professionnels” dans des domaines aussi variés que l’audiovisuel, le conseil en ressources humaines, le design thinking pour l’éducation…  

Et là, tout un modèle a commencé à s’effondrer : la vision unique de la réussite que j’avais construite dans ma tête – avoir un travail rémunérateur, une maison, une famille avec un conjoint et des enfants – s’est écroulée. Pendant mes années d’études, je voyais une forte inadéquation entre le discours marketing de l’école et de mes camarades, et ma réalité à moi : notamment parce qu’on me vendait l’idée que le parcours professionnel doit être pensé stratégiquement, cohérent, rationnel, alors que je ne cessais de vouloir explorer des champs différents, dont le lien logique semblait trop subtil ou “tiré par les cheveux” pour être visible. Aujourd’hui, certains anciens camarades que je recroise, s’ennuient ou souffrent de leur travail et attendent “le bon moment” pour en changer, tout en calculant minutieusement leur retraite (ma mère fait ça, avec trente ans de carrière derrière elle).

Alors aujourd’hui, je vois que j’ai encore des traces de ce modèle de réussite, qui a été si important pour moi pendant un temps, peut-être parce que j’étais inspirée par ma mère (qui continue de m’inspirer beaucoup, mais plus par comment elle fait les choses que par ses choix eux-mêmes), mais aussi parce que j’ai imprimé en moi la sensation que c’est ce qui est bien, ce qui fait que l’on peut être intégré dans la société, et, en fin de compte, aimé.

Cependant, je peux dire que j’ai commencé à concocter mon propre cocktail : la réussite, aujourd’hui, pour moi, n’est pas le mot qui résonne le plus, je préfère parler d’épanouissement. Mon épanouissement, c’est ça le plus important. Et cela ne passe pas uniquement par la reconnaissance des autres – car au final, c’est ce qui se cache derrière la recherche de réussite “normée” – même si celle-ci fait du bien. L’épanouissement, pour moi, c’est réaliser chaque jour une plus grande partie de mon potentiel, c’est créer et m’amuser, c’est prendre du temps pour me connaître et me comprendre, c’est prendre soin de mes relations et en profiter pleinement, c’est donner aux autres ce qui est facile pour moi de transmettre et qui leur fait du bien, c’est être moi-même tout en prenant en compte nos différences. Toutes ces choses, qui font joli comme ça mais qui sont terriblement complexes et subtiles, qu’on ne peut pas mesurer, ni chiffrer, et donc qui ne font pas partie des indicateurs que suivent nombre d’entreprises mainstream de notre monde. 

Car en effet, le piège, avec la réussite normée, c’est qu’on n’a jamais fini de se demander si l’on est “assez bien” : il y aura toujours quelqu’un qui arrivera avec plus d’innovation, il y aura toujours la menace de l’autre, qui devient un ennemi, quelqu’un qui viendrait nous “voler” notre trophée. Les indicateurs pourront toujours changer, s’adapter, devenir plus exigeants, à mesure que les individus gravissent les échelons hiérarchiques et décisionnaires. Et pour une perfectionniste, arriver au top du top finit par simplement révéler qu’au fond, c’est à l’intérieur qu’il manque quelque chose : c’est là que se révèle le syndrome de l’imposteur – “est-ce que je mérite vraiment d’être à ce poste ? quelque chose ne va pas, il faut que je continue de prouver que je le mérite”. C’est donc un puits sans fin.

Alors, consciemment, j’ai décidé de prendre soin de mon syndrome de l’imposteur (oui oui je fais une thérapie), et au moins de faire ce que j’aime – même si ça veut dire cinquante choses à la fois, parfois changeantes, de mélanger vie pro et vie perso de manière pas spécialement contrôlée, d’être jugée farfelue ou paumée – plutôt que de m’étriquer dans une course à la perfection qui ne s’arrêterait jamais.