Un rayon de soleil

Lettre i du 7 mars 2022

« Tu viens de la paix, mais dans cette vie, tu vas devoir faire la guerre. »
Voilà les mots qu’a posé Boris, mon ami astrologue, en février 2021, en explorant mon thème natal. Je dois dire que j’étais assez surprise. Moi qui pensait être sur un chemin de fluidité, où la créativité vient d’elle-même, naturellement… je ne voyais pas vraiment le lien avec mon expérience.

De quelle guerre parle-t-on ?

Bien-sûr, ces dernières semaines, mon intellect a fait des liens : « est-ce que le monde se prépare pour une troisième guerre mondiale ? Est-ce que c’est vraiment là, maintenant, que ça se passe ? »

En réalité, non.
La guerre, elle est à l’intérieur.

Comme le dit si bien une de mes dernières chansons (que je ne dévoilerai pas avant la sortie de l’album, na!), la prison, celle qui nous envahit obstinément le cerveau, n’est pas quelque chose de physique — en tout cas, au départ.

Quelle guerre doit-on mener pour vivre une « libération » ?
Quels démons doit-on affronter à l’intérieur de nous ?
Quelles vérités doit-on exposer au grand jour, même si elle feront scandale dans notre « société » interne ?

Voici venu le temps de s’affronter.
De se regarder en face.
De ne plus se mentir.

Voici venu le temps de faire un choix.
Continuer de retenir nos élans parce qu’on a peur d’échouer ?
Ou tenter le tout pour le tout, avec la foi derrière nous ?

La première option, c’est étouffer notre âme — donc la tuer, à petit feu. Comme si on l’assiégeait, comme si on la laissait mourir de faim. Nous sommes nombreux à avoir commencé par ce choix-là, par conformisme, pour être aimé et intégré au groupe.

Si on choisit la deuxième option (tôt ou tard, peu importe), il va falloir combattre, un peu chaque jour, les voix qui veulent nous saboter.

Pas parce qu’elles sont méchantes ou n’ont pas de raison compréhensible d’exister.
Il n’y a pas de morale ni de jugement de valeur dans ce combat.
Juste la nécessité de transformer la violence destructrice en puissance créatrice.

Cette guerre-là, qui soutient le chemin de vie, ne finit pas en carnage ; elle crée un nouveau monde intérieur, dont les personnages coopèrent plutôt que de se disputer le bout de gras.

Elle muscle aussi le courage ; celui de dire un vrai oui, celui de dire un vrai non, celui d’effectuer les changements nécessaires pour être en vérité avec soi, et pour se mettre au service du vivant.

Aujourd’hui, je suis allée souhaiter son anniversaire à une amie. Depuis septembre, elle est réserviste dans l’armée française. Bon timing !, m’a-t-elle dit avec une ironie complice. Je lui ai demandé, curieuse (et presque envieuse), si elle avait déjà appris à manier les armes.

C’est aigre-doux. C’est vivant.

La guerre éveille en moi une peur immense, et aussi une forme de flamme.

Comme tout ce qui nous rend vulnérable, elle révèle l’intensité de l’expérience humaine : à quel point nous tenons à la vie, tout ce que nous sommes prêts à faire pour la défendre ou la protéger… au fond, elle révèle la force de notre engagement à cheminer dans la vie incarnée, jusqu’au bout.

Si nous le pouvons, elle nous invite à dépasser la peur panique, à lâcher le discours victimaire, et à simplement ressentir de la gratitude pour le miracle d’être en vie, à cet instant.

Car seul le présent compte.
Chaque seconde.
Comme un rayon de soleil qui se dépose sur ta peau.

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Arrête de chercher

Lettre i du 1er mars 2022

La quête de réalisation.
Se réaliser, par la réussite sociale et professionnelle.
Se réaliser, en se disant qu’on occupe bien son temps.
Se réaliser, en se racontant qu’on fait le bien.

Tout cela, c’est mettre plus de valeur dans un objectif à atteindre, dans un futur idéalisé, que dans l’instant présent.

Le présent, comme son nom l’indique, nous est déjà offert.
Il est là, sous nos yeux, et si souvent nous sommes incapables de le voir, de le recevoir.
Ce sont quelques instants de grâce qui nous autorisent, parfois, entre deux efforts pour atteindre quelque chose, une connexion à cette magie de l’instant.

Pourquoi nous enfermons-nous dans cette prison imaginaire ?

Nous avons peur du vide.
Peur du rien.

Nous avons irrésistiblement besoin de sens.
Et notre personnalité conditionnée est persuadée que la compréhension mentale apporte des réponses rassurantes, voire assez satisfaisantes.

Sans le sens, nous craignons de perdre l’envie de vivre.
Nous croyons que la vie tient à l’histoire que nous nous racontons sur nous.
Si cette histoire tient debout, alors nous nous sentons en sécurité.

Mais ce que nous oublions, à ce moment-là, c’est que la vie tient à quelque chose d’autre.
Quelque chose de caché, de mystérieux.
Que ce n’est pas notre ego qui décide.
Que ce n’est pas non plus lui qui soutient la vie et son processus.
Que ce n’est pas lui qui tient notre vie debout.

Ce n’est qu’une croyance.
Longtemps, il l’a imposée dans notre psyché, et c’était une manière de survivre.

Mais aujourd’hui, la vie nous a montré des choses, la vie nous a enseigné.
Nous n’avons plus besoin de nous raccrocher à une idée.

Nous pouvons simplement nous abandonner à l’expérience.

Sans chercher.
Sans trouver.
Sans rendre compte de sa trouvaille.

Dans quelque chose d’intime.
Que les mots sont impuissants à décrire.
Qui ne ressemble ni à un trophée, ni à quelque chose que l’on pourrait brandir comme argument de discussion.

Le mouvement et le vide sont complémentaires, comme le plein et le creux.

Si nous cherchons à tout prix à combler le vide par nous-mêmes, par impatience, nous renforçons l’idée que nous sommes seuls.

Si nous laissons de l’espace, nous donnons une chance à la vie de le remplir, et nous découvrons que nous ne sommes pas seuls.

Qu’en dis-tu ?

Où que tu ailles…

tu en feras ton endroit.

Lettre i du 26 février 2022

Depuis que je prends le temps, j’ai appris à m’émerveiller.
Avec la sensation que je ne me l’étais pas autorisé avant.

Dans l’enfance, l’extérieur m’apparaissait souvent comme ennuyeux.
Les paysages de vacances se ressemblaient tous, les animaux du zoo vivaient enfermés, et les gens… ils finissaient toujours par me décevoir.

Alors, j’ai réappris.

En quittant Paris, la ville où j’ai grandi, et en explorant des lieux aux cultures différentes, dont la nature se rapproche du féérique tant elle est encore préservée de la destruction par l’homme.

Dans ces lieux, j’ai eu l’impression de me rencontrer à nouveau.

Est-ce un souvenir d’une vie passée, qui fait que je me suis sentie immédiatement chez moi au Népal ?
Les collines vertes de l’Ariège m’ont-elles charmées parce qu’elles me rappelaient les paysages de la Colombie ?

Je ne sais pas vraiment d’où est venue cette sensation de familiarité.
Mais elle était là, et elle m’a convaincue d’écouter mon intuition, et de partir, sans filet.

Aujourd’hui, installée dans la montagne, je marche dans la forêt, j’écoute les oiseaux… et je me rends compte que l’important, c’est que je fais exactement la même chose que pendant mes dernières années à Paris, que pendant mes séjours à l’étranger. Je me rends présente. Je fais de cet endroit mon endroit, je me l’approprie, en me mettant à son écoute.

Certes, il y a un tissu social, il y a un terreau qui nous attire plus ou moins dans un lieu ou un autre. Mais tout reste à faire. Se faire confiance, oser prendre l’initiative, nouer des liens avec fraîcheur, comme un enfant toujours prêt à jouer avec son voisin.

A plusieurs moments, depuis le début de la “crise sanitaire“, j’ai eu des envies de quitter le pays. Comme une envie de fuite. Comme pour soulager cette pression, ce trop-plein que je ressentais. Mais je vois bien que derrière cet instinct, il y avait surtout le besoin de me retrouver moi, de respecter mon intégrité, depuis l’intérieur.

Il ne s’agit pas de rester ou de partir, ce n’est pas vraiment la question, et le choix final importe peu.

Ce qui importe, c’est mon attitude au sein de ce choix (ou de cette contrainte, si j’ai l’impression que je n’ai “pas le choix“) : est-ce que je suis ouverte à être chez moi, où que je sois ? Est-ce que je m’autorise à être moi-même, y compris avec un partenaire imparfait ?

Ou est-ce que j’attends qu’un sauveur arrive de l’extérieur : une opportunité qui me fasse changer de situation professionnelle ou géographique, une nouvelle rencontre amoureuse… ?

L’impression que l’extérieur est responsable de nos difficultés intérieures, est le plus souvent une illusion. Elle résulte d’un cercle vicieux qui s’est formé dans notre vie, et dont on arrive plus à discerner la cause première. Celle-ci est souvent liée à un traumatisme — certains disent que notre âme l’a choisie pour pouvoir grandir au sein de l’expérience humaine.

Quoi qu’il en soit, il est possible de décider, au présent, de la regarder autrement que comme une malédiction, et de reprendre la responsabilité de ce que nous vivons. Nous portons en nous des ressources inestimables : notre sensibilité humaine nous offre la capacité à écouter profondément, à nous émerveiller, à ouvrir notre coeur… où que nous soyons, quel que soit notre environnement extérieur, notre travail, notre situation familiale ou amoureuse.

Alors, peux-tu toi aussi faire confiance que, où que tu ailles, tu en feras ton endroit ?

L’inutile en priorité

Lettre i du 23 février 2022

Notre éducation occidentale nous pousse à agir pour obtenir un résultat.
Être efficace.
Être productif.
Être actif.
Tout cela est valorisé.

Parfois on me dit “c’est impressionnant tout ce que tu fais”, sur le ton du compliment. Et bizarrement, alors qu’avant je me sentais flattée, aujourd’hui ça me met un peu mal à l’aise.

Parce que la quantité de choses que je fais ne définit pas ma valeur.

Et aussi, parce que je n’ai pas l’impression de “faire” tant que ça.

J’ai parfois un peu du mal à l’admettre, tant c’est loin de la réalité de beaucoup de personnes, mais… la plupart du temps, je me laisse porter. L’action émerge de façon spontanée, sans forcer.

Cette façon “organique” de fonctionner, elle n’est pas arrivée du jour au lendemain.
C’est une pratique humble et diligente qui m’y a conduite, peu à peu.
La pratique de la présence.
Sans rien attendre.
Sans espérer un miracle.
Entraîner mon attention, comme un muscle.
Me connecter à la vérité qui est déjà en moi, et surtout, lui faire confiance.

Et plus ça va, plus mon coeur me dit : “commence par l’inutile”.

Car ce qui est apparemment inutile, est en fait l’essentiel.

Écouter le chant des oiseaux avant de me lever le matin.
Saisir ma guitare au réveil, alors que je suis encore dans un état second.
Écrire quelques lignes qui ne veulent rien dire.
Dire “je t’aime”.
Faire le clown et rire aux éclats.

Et cela, avant les “contraintes”.

Au fond, les contraintes n’en sont pas. Je peux faire mes factures et répondre aux emails à n’importe quel moment de la journée. C’est moi qui décide qu’une tâche est chiante ou intéressante.

Mais en attendant d’arriver à ce niveau d’équanimité, nous avons besoin de laisser certains conditionnements nous quitter : tous ceux qui nous poussent à faire ce qui est “utile” en premier, par culpabilité.

Et si tu t’autorisais à expérimenter, qu’est-ce que ça fait de commencer par ce qui est “inutile” ?

Créer pour soi ou pour les autres ?

Lettre i du 19 février 2022

J’ai commencé à étudier le violon à l’âge de six ans. Parce que l’instrument me plaisait, parce que j’y prenais plaisir, et parce que je voulais atteindre un certain niveau pour pouvoir jouer de grands concertos.

Je jouais avant tout pour moi.

Aussi, quand mes parents me demandaient de jouer devant des invités, c’était toujours un peu un effort, pas vraiment un plaisir. J’avais l’impression de devoir faire bonne figure, et il était difficile de me connecter au naturel qui apparaissait quand je jouais seule.

Jusqu’à mon dernier examen de fin d’études musicales, en 2017, je n’avais jamais vraiment bien vécu la relation au public. Durant cet examen, je me suis pourtant retrouvée prise dans une spirale d’énergie parce que j’ai regardé dans les yeux d’une amie qui était venue m’écouter (et qui était très bien placée pour que je la regarde). Cette énergie circulait entre nous, et j’avais vraiment la sensation que “ça jouait”, que je n’avais quasiment rien à faire, aucun effort à fournir… comme par magie, j’avais touché l’état de flow, par la connexion humaine.

Notre rapport à la créativité est souvent lié à notre rapport au beau.

Souvent, le regard de l’autre sur notre oeuvre ou notre performance (comme pour l’interprétation violonistique), est comme une pression que l’on se met pour “faire bien”, afin d’être approuvé.
Or, “faire bien”, c’est souvent suivre un modèle pré-établi, ce modèle rassurant mais ennuyeux.

Nous croyons que les autres attendent que nous rentrions dans le moule — et dans certains cas, il est vrai que cela les rassure, car ils “reconnaissent” une certaine forme, une certaine beauté qui leur est familière. Mais dans ce cas, ils restent en surface.
Au fond, sans le savoir, ils souhaitent être surpris par quelque chose d’unique, de singulier.

Nous croyons que l’autre cherche à nous enfermer.
Alors pour lui plaire, pour être validé par le groupe, nous copions et nous reproduisons ce qui existe déjà, trahissant ainsi notre propre génie créatif, privant le public de notre expression singulière.
Pour nous protéger, nous nous cachons à nous-mêmes et aux autres, nous refusons d’exister totalement, de tout notre être.
Parce que nous croyons souvent qu’il est impossible d’être soi-même tout en étant en lien avec l’autre.

Pourtant, en lâchant la peur et en se plongeant dans une connexion profonde, il est possible de découvrir que nous ne sommes pas séparés, et que nos âmes se rejoignent. Et en se rencontrant, deux âmes peuvent faire de la magie. La rencontre d’âme à âme est infiniment créatrice.

Procrastiner est un art

Lettre i du 16 février 2022

Parfois, il est bon de remettre quelque chose au lendemain.

Lorsqu’on n’est pas prêt à s’y confronter.
Lorsqu’on a besoin de temps pour se sentir au clair.
Lorsqu’on a besoin d’être pleinement dans autre chose, afin de se rendre ensuite entièrement disponible.

Parfois, ce que l’on appelle paresse est, au contraire, une intelligence de l’âme.
Une occasion de se mettre à l’écoute de soi, et de ce qui est juste dans l’instant.

Parfois, il faut attendre que quelque chose guérisse.
Une incompréhension, une colère.
Quelque chose resté rentré là, en dedans, et qui a pris trop de place.

Nous ne décidons pas combien de temps prend cette guérison, cette ouverture de quelque chose qui a été si fermé, si renfermé sur lui-même…

Nous devons simplement nous rendre à l’évidence : les choses se passent quand elles doivent se passer, et forcer les choses ne fait que rajouter des couches à la blessure.

A la place, on peut choisir de ralentir, et d’écouter.
Peu à peu, quelque chose s’apaise.
Peu à peu, la clarté apparaît.

Et l’action vient, d’elle-même, comme une vague qui se forme sur une mer calme.

Arrête de réussir

Lettre i du 14 février 2022

Dans le développement personnel, on entend souvent cette phrase :
« Les gens qui réussissent… » complétée de « font ceci ou cela. »

Mais qu’est-ce que ça veut dire, réussir ?
Y a-t-il vraiment une relation de cause à effet si nette entre des comportements, et des résultats ?

Désolée, mais non.Déjà parce que nous ne sommes pas des machines.
Alors ne nous traitons pas comme telles.
Nous ne pouvons pas nous contenter de répliquer ce que quelqu’un d’autre a fait, pour prétendre atteindre les mêmes résultats.
Car notre histoire est différente, et notre mission de vie est différente.
Car nous sommes des êtres complexes, et qu’au-delà de nos conditionnements et de nos blessures, nous avons une âme ; ou plutôt, nous sommes des âmes.

Prétendre qu’il y a « les personnes qui réussissent », et les autres… est une insulte à la beauté complexe des âmes qui composent l’humanité.
Dans une vie, il y a plusieurs vies.
Dans une époque, il y a plusieurs époques qui s’entrecroisent.
Dans un être, il y a un univers.

Alors cessons de vouloir réduire cet univers à une formule mathématique, à un algorithme.
Cessons de croire que nous sommes si prévisibles.
Cessons de croire que nous sommes dépendants de cette matrice.

Osons penser autrement.
Osons regarder les choses à l’envers, pour remettre notre coeur à l’endroit.

Il n’y a pas de réussite.
Il n’y a pas d’échec.
Il n’y a pas de critères de réussite, ou d’échec.
Tout cela, ce sont des croyances.
De gros blocs de croyances que nous entretenons collectivement, mais des croyances.
Tout simplement.

Pourquoi les laisser avoir un tel pouvoir sur nous ?
Pourquoi s’empêcher de vivre, parce qu’il faudrait prétendument ressembler au voisin ?
Pourquoi se cacher qui on est, à soi-même et aux autres, pour la fausse sécurité d’une reconnaissance extérieure ?

Parce qu’au fond, nous avons peur de notre âme.
De sa puissance.
Vertigineuse.
De ce vertige qui, croit-on, pourrait nous engloutir.
Laissons-nous porter dans ce vertige.

Peut-être qu’il est simplement le signe qu’à travers la chute, nous sommes sur le point de nous envoler.

Pourquoi j’aime écrire des lettres

Lettre i du 11 février 2022

Pourquoi j’aime écrire des lettres

Il y a cette lenteur.
Ce soin que je prends à penser à l’autre pendant un temps long.
Comme si je lui parlais, vraiment.
Comme si je m’asseyais avec lui et le regardais dans les yeux.
Et je me confie.
Je dis ce que je ressens, ce que je vis, ce que je traverse.
Peu de place pour les faux semblants.
Peu d’apparences à mettre dans une lettre.
C’est si sobre.

Et puis il y a ce geste soigneux pour plier la lettre, la glisser dans l’enveloppe, donner un coup de langue pour raviver la colle et refermer l’enveloppe.

Et puis il y a la liberté.
Je l’envoie, et je l’oublie.
Contrairement à la messagerie instantanée, je ne m’attends pas à une réponse.
Ou alors, j’y pense de temps en temps, mais sans savoir quand elle arrivera. Elle peut prendre des jours, des semaines, des mois… peu importe.
Je l’oublie.
Je peux vivre dans l’instant présent.

Et quand la réponse arrive, c’est une surprise, une joie.
Tout à coup, même si j’ai oublié les mots que j’avais posés dans la lettre, l’intention me revient, je m’y reconnecte.
Je me sens reconnaissante de ce temps qui a été pris, rien que pour moi, reconnaissante pour cet être qui a laissé de côté les distractions pour s’asseoir et rédiger tranquillement sa réponse, avec soin et présence.

Ce n’est pas un plaisir fugitif, comme les shots d’adrénaline des notifications.

C’est quelque chose qu’on savoure comme un vieil Hydromel.
On le laisse imprégner la bouche, on se laisse envahir par son parfum.

Il y a une véritable intimité dans la correspondance.
Certes, celle-ci peut exister à travers des emails, ou des textos.
Et le romantisme existe, là aussi…
Mais rien n’a autant de réalité qu’un papier qui a été touché, senti, sur lequel l’encre s’est déposée par vagues d’inspiration et de sentiments.

Alors oui, je recommence à écrire des lettres.
Je prends le temps.
Moins distraite par les réseaux sociaux et leur insatiabilité, j’ai le temps.
Le temps d’être présente.
Le temps de ralentir.
Le temps d’aimer, vraiment.

Il est temps de sortir de ma grotte

Lettre i du 6 février 2022

Il y a quelques années, j’ai vécu un effondrement.
Pendant des mois, pas d’énergie.
Pendant des mois, incapable de faire.
Pendant des mois, la tristesse et la frustration.

Et j’en ai tiré des conclusions.
Un peu hâtives, peut-être.

Que j’étais trop sensible pour vivre avec les autres — même si vivre en communauté est l’un de mes souhaits les plus chers.
Que les autres (et leurs gros sabots) étaient la cause de ma souffrance.

Je ne voulais plus être dépendante de l’amour des autres.
Ce fonctionnement m’avait trop fait souffrir, en me poussant à trahir qui j’étais.

Alors je me suis retirée du monde.
Je me suis cachée, pensant trouver la paix suffisante pour créer, et donc pour donner encore plus au monde, sans rien lui demander en retour.
Je me suis protégée, prétextant un destin d’artiste, me racontant une histoire pour mieux éviter l’autre et l’inconfort de la rencontre.
J’ai fui l’interaction et la connexion humaines, les réduisant au minimum, pour à tout prix éviter de revivre du conflit et de l’incompréhension.
Je ne voulais plus m’engager dans des relations ni dans des projets, car le risque d’être déçue était bien trop grand.

Et après ?

Quand j’ai cessé de croire à cette histoire que c’était « mon destin » que de m’isoler, et quand j’ai osé me regarder en face, j’ai compris qu’en réalité, j’avais peur.

J’ai vu cette peur.
J’ai vu la honte, aussi, celle qui me fait rebrousser chemin alors que j’étais prête à créer un lien.

Ai-je vraiment une place dans ce monde ?

Voilà la question qui me hantait.
J’ai essayé, encore et encore, d’occuper des places toutes faites, pré-mâchées pour moi.
Dans mes études, très classiques.
Mais même en devenant artiste et entrepreneur, je cherchais des modèles à suivre, afin de pouvoir rentrer « facilement » dans une place standardisée.

Mais si ma place existe, elle est tout sauf standard.
En réalité, chacun a un rôle unique à jouer sur cette Terre, et je ne fais pas exception.

Ce weekend, en assistant un stage de guérison thérapeutique pour un groupe, j’ai mesuré l’impact de ma présence sur les autres. En même temps, j’ai vu que j’avais été, jusqu’alors, inconsciente de la qualité de ce que j’apportais.

Et j’ai commencé à ressentir la responsabilité qui m’incombait.
Non, ma vie ne se résume pas à vivre paisiblement en haut de ma montagne.

Les autres ont besoin de ma présence.
Pas sur un mode sacrificiel qui m’empêcherait de me ressourcer ou de me respecter.
Pas dans un mécanisme qui m’éloignerait de moi-même et de mon axe.
Mais dans un choix conscient de remplir ma mission.

Une mission qui n’a rien à voir avec le forcing qui semble imposé dans de nombreux parcours professionnels.
Une mission qui n’a pas grand chose à voir avec l’action volontariste, et qui a tout à voir avec la présence simple et l’attention subtile accordée à l’autre, à ce qu’il vit, et surtout à qui il est profondément.

À un niveau très personnel, très égocentré, je n’ai pas envie de consacrer trop de temps à aider les autres. J’ai plus de plaisir à jouer, à créer en permanence, de façon totalement gratuite. Et je sais qu’à un certain niveau, mes créations aident les autres.

À ce niveau-là, c’est aussi plutôt agréable d’être solitaire. Je trouve de la compagnie dans la nature, les animaux, la musique. Sans m’encombrer des complications humaines.

Mais au fond, la vie me montre, de manière surprenante, que quelle que soit l’activité que je pratique — chanter des chansons, écouter l’autre et lui apporter un éclairage conscient, écrire des poèmes et des textes — ce qui compte, c’est la qualité de présence et de sincérité qui s’y trouve.

Car c’est à cet endroit-là que mon être touche les autres.
A un endroit simple, doux et vulnérable.
A un endroit parfois inconfortable, mais si vrai qu’il est difficile de nier ce qui se passe.

Alors il faut assumer.
Il faut que j’assume ce que je suis, cette présence qui m’habite et qu’il est, en fait, impossible de cacher.
Il faut que je cesse de diminuer ma lumière, de la tamiser, par peur de faire de l’ombre, par peur de ne plus être aimée parce que j’aurais brillé trop fort.

Parce qu’au fond, je m’en fous de briller.
Ce qui compte, c’est la connexion que cet éclat permet.
Ce qui compte, c’est la lumière que l’autre trouve en lui, au moment où il se met en lien avec moi.

Ce qui compte, c’est la guérison profonde qui se fait, en chacun de nous, au moment où nous nous autorisons à être, complètement.

Ce qui se cache derrière notre « envie de faire le bien »

Lettre i du 7 février 2022

Autrement dit, ce qui se cache derrière notre personnage de justicier.

Nous en avons tous un, au fond de nous.

Celui qui se met en colère quand il pense connaître la vérité, et la voir bafouée devant ses yeux.
Celui qui voit l’irresponsabilité partout autour de lui, et qui accuse sans cesse les autres de causer le malheur collectif.

Il est assez facile à reconnaître, en fait.
Il porte des valeurs très hautes, qu’il considère être essentielles à la vie humaine.
Il parle de dignité, de combat pour la vérité et pour l’amour.
Il peut parler au nom de beaucoup de choses, souvent très nobles d’ailleurs.

Mais la manière dont il parle est différente de l’intention qui le guide réellement.

Son intention, au fond, est davantage personnelle qu’il n’y paraît.

Il prétend défendre le bien commun, mais…

Il veut surtout avoir raison et être reconnu comme celui qui avait raison.
Il veut être un héros.
Il veut avant tout être aimé.

Il prétend suivre des règles appartenant à un cadre sécurisant pour tous, mais…

Il utilise surtout ce cadre pour se sécuriser lui-même.
Il ne vérifie pas la pertinence de ce cadre pour chacun.
Il veut avant tout être aimé.

Alors, et si nous cessions de croire à cette illusion qu’a forgé notre ego ?
Et si nous cessions de nous prendre pour ce personnage qui prétend restaurer la justice ?
Et si nous admettions avec vulnérabilité, avec honnêteté, qu’au fond, nous recherchons un regard aimant qui pourrait se poser sur nous ?

Au fond, nous savons bien que l’amour véritable ne peut se trouver à l’extérieur.
Et nous avons peut-être honte d’être encore mus par des motivations infantiles, une quête affective « ridicule » pour un adulte…

Mais il est temps de constater que nous sommes en chemin.
Ce n’est même pas une histoire de « l’accepter ».
Juste d’observer.

Oui, je suis un être humain, et j’ai mes failles.
C’est seulement en les reconnaissant, en acceptant de les voir, que je peux avancer avec elles, en amitié et en coopération, plutôt que dans le déni et l’impuissance.

Il n’est pas facile de lâcher cet attachement, cette idée que « je sais ».
Il n’est pas facile de se rendre, de dire « je ne sais pas ».
Il n’est pas facile, après tout ça, de faire confiance.

Et c’est pourtant ce qui nous est demandé.