Créer pour soi ou pour les autres ?

Lettre i du 19 février 2022

J’ai commencé à étudier le violon à l’âge de six ans. Parce que l’instrument me plaisait, parce que j’y prenais plaisir, et parce que je voulais atteindre un certain niveau pour pouvoir jouer de grands concertos.

Je jouais avant tout pour moi.

Aussi, quand mes parents me demandaient de jouer devant des invités, c’était toujours un peu un effort, pas vraiment un plaisir. J’avais l’impression de devoir faire bonne figure, et il était difficile de me connecter au naturel qui apparaissait quand je jouais seule.

Jusqu’à mon dernier examen de fin d’études musicales, en 2017, je n’avais jamais vraiment bien vécu la relation au public. Durant cet examen, je me suis pourtant retrouvée prise dans une spirale d’énergie parce que j’ai regardé dans les yeux d’une amie qui était venue m’écouter (et qui était très bien placée pour que je la regarde). Cette énergie circulait entre nous, et j’avais vraiment la sensation que “ça jouait”, que je n’avais quasiment rien à faire, aucun effort à fournir… comme par magie, j’avais touché l’état de flow, par la connexion humaine.

Notre rapport à la créativité est souvent lié à notre rapport au beau.

Souvent, le regard de l’autre sur notre oeuvre ou notre performance (comme pour l’interprétation violonistique), est comme une pression que l’on se met pour “faire bien”, afin d’être approuvé.
Or, “faire bien”, c’est souvent suivre un modèle pré-établi, ce modèle rassurant mais ennuyeux.

Nous croyons que les autres attendent que nous rentrions dans le moule — et dans certains cas, il est vrai que cela les rassure, car ils “reconnaissent” une certaine forme, une certaine beauté qui leur est familière. Mais dans ce cas, ils restent en surface.
Au fond, sans le savoir, ils souhaitent être surpris par quelque chose d’unique, de singulier.

Nous croyons que l’autre cherche à nous enfermer.
Alors pour lui plaire, pour être validé par le groupe, nous copions et nous reproduisons ce qui existe déjà, trahissant ainsi notre propre génie créatif, privant le public de notre expression singulière.
Pour nous protéger, nous nous cachons à nous-mêmes et aux autres, nous refusons d’exister totalement, de tout notre être.
Parce que nous croyons souvent qu’il est impossible d’être soi-même tout en étant en lien avec l’autre.

Pourtant, en lâchant la peur et en se plongeant dans une connexion profonde, il est possible de découvrir que nous ne sommes pas séparés, et que nos âmes se rejoignent. Et en se rencontrant, deux âmes peuvent faire de la magie. La rencontre d’âme à âme est infiniment créatrice.

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