Le côté obscur de la force

Newsletter du 2 juin 2021

Quelques paradoxes qui n’en sont pas vraiment : 
* Ma mère n’aime pas quand je me fais tatouer. Je le fais quand même.
* Je viens d’emménager dans une maison en pleine cambrousse. Je viens de me souvenir que j’ai une (petite) phobie des insectes.
* J’aime l’humidité du climat tropical. Mais pas celle qui, chez moi, attire les millepattes.
* J’admire la beauté du chat. Mais je suis choquée quand il m’apporte un oiseau agonisant en cadeau.

On voudrait ne prendre qu’un côté de la vie : la lumière. 

Et laisser le reste.

Le caché, le non-dit, le tabou. Le serpent, la bestiole qui grouille, le scorpion, le ver, la tique, la sangsue, le rat. 

Tout ce qui nous dégoûte, parce que ça pique, parce que ça rampe trop près du sol, parce que ça fouille dans la terre, parce que ça transmet des maladies, parce que ça suce le sang. 

Le piercing — surtout aux endroits tendres du corps, le tatouage qui traverse la peau et qui fait mal.

Ce qui s’infecte, ce qui s’enflamme, ce qui gonfle. 

Les excréments, les bouts de peau morte, les cheveux tombés, les bouts d’ongles coupés. Le crachat, la sueur, le pus, les résidus de toute sorte.

La maladie, la malformation, la boursouflure, la balafre, la paralysie, le moignon, l’incapacité, la maladresse.

En un mot, la mort.

Nous avons fait de la mort un ennemi. Nous avons décidé que c’était le Mal. Ce qu’il fallait à tout prix éviter de regarder en face. Ce qu’il fallait anéantir, à tout prix, de nos esprits. 

Nous nous distrayons. Nous nous anesthésions. Nous refusons de ressentir la douleur. Alors nos plaisirs sont atténués. Il n’y a plus de contrastes, tout est fade. Mais nous l’acceptons — après tout, c’est le prix à payer. Chiens plutôt que loups. Car nous voulons nous assurer que notre blessure sera soignée chez un vétérinaire, et non par le simple coup de langue amoureux de notre mère louve. Parce que ça nous briserait le coeur de voir que non, ça ne suffit pas toujours. L’amour ne suffit pas toujours. Parce que la mort aussi a sa fonction. Parce que tout ce qui grouille, ce qui rampe, ce qui mord, est là et a sa place. Que nous l’acceptions ou non, cela continue de vivre — justement parce que c’est si proche de la mort. Paradoxe. Tout ce qui est petit, trop petit pour être contrôlé, trop petit pour être compris. Tout ce qui est bas, proche de la terre, humble, fragile, ridicule. Et pourtant menaçant. Menaçant parce que ça nous rappelle la sentence. Nous aussi, un jour, verrons nos corps côtoyer ces abysses. 
Alors moi, je me rassure, en me disant que je préfère être une nuée de cendres répandues dans une rivière. Mais dans la rivière aussi, cela continuera de grouiller autour de mes cendres. 

Fuir la mort est absurde. Elle passe son temps à nous suivre.
Fuir la mort, c’est comme refuser de vivre réellement : avec la conscience de l’éphémère, et de ce jeu qui nous salit les mains et creuse les rides sur nos visages.

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