Erreur… ou errance

Newsletter du 19 mai 2021

(Ecrit le 17 mai.)

Toulouse. Place du Capitole. 11h.

Bon ben je me suis trompée. Mon rendez-vous n’était pas aujourd’hui, mais bien mercredi. Quand j’y pense, c’est assez logique, vu que c’est le 19 mai qu’on déconfine « vraiment ». Mais bon, il n’y a pas d’erreur. C’est étrange de marcher dans la ville et que presque tous les magasins soient fermés. Quand je reviendrai mercredi, l’ambiance sera sans doute très différente. J’ai l’impression que la fontaine d’en face a des cycles : parfois elle jaillit de façon forte et bruyante, et parfois c’est plus doux et calme. Un peu comme moi, en fait : tantôt passionnée et intense, tantôt discrète et observatrice. Devant moi, un pigeon noir qui fait la cour à l’autre. Qu’est-ce que je fais ici, en ville ? Je n’ai pas de quoi m’accompagner pour chanter, sinon j’aurais bien fait un petit concert de rue. Je n’ai jamais eu le courage de faire ça, tiens. M’exposer aux yeux de tou.te.s, sans garantie d’être écoutée ni respectée. Et pourtant, je sais que ma présence a de l’impact. Elle peut vraiment attirer l’attention, inspirer, influencer subtilement ceux et celles qu’elle touche.

Dans ce parc, on est tous un peu perdus. Pas mal de SDF, ou des vieux qui probablement ne savent plus trop quoi faire de leurs journées. Au moins ils voient des gens, même sans avoir de vraie interaction… C’est peut-être plutôt l’illusion de voir du monde, d’être en lien… Une forme de distraction, pour s’oublier soi-même. J’essaie d’accepter que beaucoup d’individus fonctionnent comme ça, et que ça leur convient — du moins suffisamment pour qu’ils en restent là, sans être curieux d’autre chose. Peut-être n’imaginent-ils pas que cet « autre chose » est possible, qu’il existe quelque part.

Je sens le regard en biais d’un homme à ma droite. Il doit trouver cela curieux, cette jeune fille qui écrit à la main, à l’heure où le smartphone semble avoir tout remplacé. Par moments je sens que je me regarde écrire, de façon un peu narcissique. J’apprécie les courbes que forment les lettres à l’encre noire sur ce papier qui glisse si bien. On me dit souvent que j’ai une belle écriture, très régulière. Mais c’est surtout quand je m’applique. A mon sens, je n’ai jamais atteint le niveau de régularité calligraphique de certaines camarades de classe, que j’admirais secrètement à l’école, m’efforçant de reproduire leur application. Il y a toujours un moment où ma nervosité et mon impatience viennent se glisser dans les interstices laissés par les cursives. Aujourd’hui, si les autres m’admirent, c’est parce qu’ils ont perdu l’habitude d’écrire. Quand ils le font, c’est pour une liste de courses ou pour remplir des papiers administratifs. Rares sont les personnes qui écrivent encore de manière romantique, des lettres, des poèmes, des journaux intimes, à la main, sur un papier qui restera peut-être secret jusqu’à leur mort. On écrit efficace. Pour communiquer, pour accomplir, pour être en règle… Et le langage de l’amour, et le langage du coeur, où est-il passé ? Les priorités utilitaires l’auraient-elles écrasé ?

Le ciel devient gris, et le vent souffle. L’orage menace. J’espère qu’il ne va pas pleuvoir, mais rien n’est moins sûr. Non, je ne suis pas en train de « perdre ma journée ». Je suis en train, au contraire, de la savourer. Je reprends ma pratique d’écriture consciente. Je respire. Je prends mon temps. Je m’arrête au milieu de ce monde où tant d’humains se pressent. J’observe. Je digère tout ce que j’ai vécu ces deux dernières semaines. Une intensité monstre. Dieu ! Que je suis heureuse de me retrouver. Même si je ne suis pas encore chez moi, même si je semble errer dans ce paysage qui m’est devenu étranger.

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