Nettoyer derrière soi

Newsletter du 17 février 2021

Il y a quelques semaines, un (premier) technicien est venu pour tenter de réparer la chaudière, là où j’habite. Non seulement il n’y est pas parvenu — il faut dire qu’elle date de 1995, donc ses pièces sont vraiment anciennes — mais en plus, il est parti en laissant le plan de travail plein d’eau et de saleté. En partant, il me lance : “Ah, j’ai fait tomber de l’eau, j’ai pas fait exprès.” J’ai retenu la phrase qui me brûlait les lèvres : “Et quand tu pisses à côté de la cuvette, tu dis la même chose, que tu n’as pas fait exprès, et tu te casses en laissant les autres nettoyer derrière toi ?”

Cette situation me fait penser à toutes les fois où une relation s’est terminée abruptement, sans qu’il puisse y avoir d’explications claires, sans qu’il y ait de conscience partagée sur la manière de vivre le deuil. Toutes les fois où c’est simplement l’un des deux qui a arrêté de répondre, ne donnant plus signe de vie — le fameux ghosting. Toutes les fois où quelqu’un m’a dit qu’il ne voulait rien de sérieux, mais a laissé traîner son caleçon et sa brosse à dents chez moi, histoire d’avoir une excuse pour revenir, sans pour autant s’investir dans la relation. 

Je ne sais pas si c’est cette génération qui prend l’amour à la légère — sous prétexte que c’est un peu la fin du monde, et qu’on ne sait plus trop quoi faire pour redonner du sens à nos vies dans une société absurde — mais il y a de quoi se questionner. Certes, l’éducation de nos parents, la bienséance et la politesse “pour être accepté et intégré”, ne suffisent plus à nous convaincre de nettoyer derrière nous. Pourquoi le ferait-on, alors ? Hantés par la peur de se fermer des portes, nous préférons souvent le flou artistique. Mais celui-ci nous piège : on se retrouve ballottés, sans but, sans direction, et un peu honteux, au fond, de notre lâcheté. D’avoir laissé une trace sans assumer son impact sur l’autre. Comme on jette négligemment un déchet dans la rue.

C’est vulnérable, et donc courageux, que de faire le deuil d’une relation, que de dire oui ou non, que de clarifier ses sentiments, que de fermer une porte. Faire ce travail pour purifier, pardonner, cultiver sa propre confiance en soi… C’est quelque chose que beaucoup d’individus préfèrent fuir, de peur d’être confrontés à des démons intérieurs dont ils ne savent que faire.

Et pourtant, ce “nettoyage derrière soi” est salutaire. Il nous libère, nous rend plus conscient.e, nous fait grandir, sacralisant notre rapport aux petites choses de la vie, ces choses simples, humbles parce qu’invisibles — parce qu’on ne crie pas sur tous les toits les détails de ce travail ingrat et intime.

Alors osons. 

Osons dire à l’autre ce qui est vraiment vrai.

Osons décider pour soi ce qui est vraiment juste.

Parce que ça, personne ne saura le faire à notre place.

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