Le sourire

Newsletter du 2 décembre 2020

Le sourire de la boulangère, et sa douce énergie, palpables derrière son masque chirurgical.

– Lequel des deux muffins ?
– C’est quoi la différence ?
– Y’en a un tout chocolat, et l’autre est nature en-dessous.
– Hmm nature.
– Ça ferait trop de chocolat sinon, réplique-t-elle d’un air taquin.

Un œil malicieux. Un rien. Ma deuxième interaction humaine “physique” de la journée. Courte et intense. Après une marche sous la bruine et le vent froid. Ce mois de décembre commence bien, on dirait.

Je me balade dans de nouveaux coins de la ville. Je me rends compte que depuis un mois que j’ai emménagé, je n’ai pas beaucoup exploré. Il faut dire qu’il n’y avait rien à voir. Tout était fermé, les rues vides et grises. Même hors confinement, ça reste assez gris. Les gens qui “traînent” dans la rue semblent comme perdus. Au moins, eux, ils ne font pas semblant de savoir. Ils errent, et ils savent qu’ils errent, sans complexes.

Je me dirige vers la gare, où se trouve la cabine Photomaton. Sur le parvis, quelques gars : un jeune sur un banc, masqué, un vieux et son chien, sans masque. Je passe devant eux, sans me poser de questions. Un seul objectif, une seule pensée : faire ces photos, et compléter le dossier pour ce permis de conduire qu’il me tarde de passer. 

La voix apparemment féminine de l’automate assène des instructions à un volume sonore qui dépasse mes capacités. C’est quasi insupportable pour mon ouïe sensible. Alors à chaque étape du “processus”, dès que j’ai compris sur quel bouton je dois appuyer, je m’exécute avec hâte pour lui couper la parole alors qu’elle détaille les options de sélection.

Les règles sont claires : pas de bijoux, pas de sourire, nuque dégagée. Sobriété d’un objet, qui n’a pas le droit à l’expression. La procédure est intéressante : en plus des photos matérielles, on m’assigne un numéro d’identification, qui permettra à l’auto-école de retrouver les photos en ligne. Hop, je suis fichée, une fois de plus. 

Je suis un peu blasée. Une fois de plus, une fois de moins… qu’est-ce que ça change ? Il n’auront pas ma liberté de pensée – comme disait l’autre.

En sortant de la cabine, je ne remets pas mon masque. De toutes façons, je sors de la gare immédiatement. Aucun sens de le garder pour marcher sur le béton, avec les trois péquenots qui traînent à cinquante mètres. A part, peut-être, pour me protéger un peu du froid. Le vieux et le jeune discutent, le chien aboie vers moi – je lui demande mentalement de se taire.

Je marche. C’est drôle qu’il fasse si gris aujourd’hui, comme si ça signait le début de décembre. Hier il a fait un temps splendide, si bien que le soir, on voyait la lune rayonner dans un ciel d’encre.

En rentrant, je me demande : “si je devais rester ici toute ma vie, dans cette résidence, avec ces voisins, sans voiture, sans beaucoup de distractions… comment je vivrais mes journées ?”

Au début, j’hésite. 

Puis je me dis : “Franchement, ça irait. Il s’est déjà passé tellement de choses en un mois, que je n’ai pas d’inquiétudes sur l’avenir.” Après tout, si je suis capable de voir tous ces événements et ces changements profonds, c’est parce que je suis connectée à ma vie intérieure, parce que je décortique chaque instant, parce que je me plonge dans l’intensité de l’expérience, aussi “petite” soit-elle, aussi insignifiante qu’elle puisse paraître.

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