Partir

Newsletter du 9 novembre 2020

Partir. Le grand thème du moment.

Avec ce reconfinement, je sais que nombreux.ses sont celles et ceux ont quitté leur lieu de vie habituel, surtout s’ils avaient pour coutume d’habiter en ville.

Au premier confinement, en mars, je n’avais pas senti « l’urgence » de partir. Au contraire, je voulais rester pour mieux sentir cette différence, pour mieux me confronter au vide. Et puis, il me semblait déraisonnable de prendre une décision impulsive. Je n’étais pas si mal, finalement, dans mon studio avec jardin, à Paris. J’étais habituée à la solitude, entre ma guitare, mes carnets d’écriture, et le chat de ma voisine.

Partir. Le grand thème du moment.

Tou.te.s ces ami.e.s, en grappes, qui remettent en question leur trajectoire professionnelle, alors que jusque-là leur job salarié bien payé leur « convenait », grâce aux échappatoires offerts par les soirées et les weekends de distractions.

Ceux et celles qui « craquent », prenant conscience de l’absurdité de la vie citadine, bétonnée, si elle n’est pas adoucie des sorties au théâtre et au ciné, et des soirées au bar pour draguer, boire et rire pour oublier.

Partir. Un thème… pas si nouveau pour moi.

Le premier déménagement de mes parents, quand j’avais sept ans, a été le premier déchirement. Je quittais mon école, ma meilleure amie, le garçon dont j’étais amoureux. Et pour quoi ? Pour être dans le secteur du Lycée Henri IV, un lycée prestigieux qui m’assurerait, selon mes parents, un avenir grandiose. Un grand drame, que je faisais payer à mes parents à grands coups de bouderie.

Le divorce, c’a été le deuxième. Tout aussi violent, d’autant qu’il est venu me surprendre au seuil de mon adolescence. A onze ans et des poussières, je devais encore sentir cette séparation qui me semblait insupportable. Séparé entre deux lieux, coupée en deux, pleine de rancoeur envers mes parents « pas fichus de s’entendre ». Je rêvais d’harmonie, mais il semblait qu’il y avait toujours un départ de plus à encaisser. Mon père qui retrouve une compagne, qui déménage. Encore. 

2014. Fin de ma prépa, ça y est, c’est moi qui rêve de me barrer. Partir à l’étranger, enfin, sans ma famille, loin de l’autorité, libre ! M’éloigner, me séparer, volontairement cette fois. 

2015. je pars pour Londres. J’ai un copain, mais tant pis, ça tiendra ou pas, on fera de notre mieux, à distance. Là-bas, je me rends compte que notre lien n’a plus de sens, que je ne me projette pas avec lui. A la fin des huit mois d’études, je rentre, je mets fin à la relation, et je repars pour deux mois au Népal.

Partir. Encore et encore, parce que c’est ce que je connais.

Quitter la France pour la Colombie, en 2018. Me dire que je peux rester plus longtemps que mon semestre d’échange universitaire. Parce que l’aventure, pour moi, ce n’est pas l’éphémère mais l’adaptation, l’intégration dans un nouveau lieu et une nouvelle culture. Tomber amoureuse là-bas. Me dire que ce n’est qu’une passade, mais m’attacher. Et puis, quand mon coeur commence à flancher, quand la dépendance affective devient étouffante…

Partir, encore.

Partir, et entendre tout le monde me dire que je suis courageuse. Parce que je ne suis pas la norme. Parce que je ne m’installe pas dans quelque chose qui ne me convient pas. Parce que j’ose changer d’avis, même quand les autres se sont attachés « pour moi », même quand ils ont projeté leurs désirs et leurs rêves sur ma vie, même s’ils ont cru pouvoir me maîtriser parce qu’un instant (un instant seulement) j’ai accepté de rentrer dans une case qu’ils croient connaître.

Partir, parce que c’est mon habitude, de croire que je ne peux réussir ma vie (selon mon moi « enfant », aller au lycée Henri IV) tout en construisant des liens durables (selon la petite Au, garder une meilleure amie et un amoureux). 

Partir, parce que j’ai choisi de créer des liens incompatibles.

Créer des liens incompatibles pour m’assurer qu’ils soient éphémères et ne me retiennent pas de partir, ne me retiennent pas de répéter ce schéma auquel je suis habituée.

Aujourd’hui, je choisis un « partir » différent.

Partir, parce que j’ai besoin de trouver ma place, de trouver ma terre, sans simplement me fonder sur les racines de mon enfance. 

Partir, pour prendre les décisions librement, en connexion avec mon âme.

Partir, pour recréer mon monde à partir de rien, ou plutôt de qui je suis profondément.

Partir, pour comprendre et prendre du recul. Vraiment, cette fois.

Partir, pour m’engager envers moi-même et embrasser la beauté des rencontres, sans attentes ni promesses, mais sans peur non plus de m’attacher ni de m’ancrer.

Partir, simplement parce que sur cette nouvelle terre je me sens bien, je me sens moi-même, accueillie avec ma singularité.

Partir, pour goûter une autre saveur, celle de ma substance originelle.

Partir, pour écouter, en silence, le chant de mon coeur.

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