Vous ne travaillez pas ?

Newsletter 1er avril 2020

Cet après-midi, je passe un coup de fil pour prendre rendez-vous avec mon ophtalmo – c’est que, de déménagement en déménagement, j’en ai perdu mes lunettes, et même si j’ai une faible correction, j’en ai besoin pour passer du temps à écrire, à utiliser l’ordinateur, etc.

Bref.

J’appelle. On me demande si j’ai des préférences horaires. “Pas vraiment”, je réponds, habituée aux rendez-vous médicaux aux horaires contraignants – il faut dire que les spécialistes, à Paris, sont souvent tellement bookés qu’il faut attendre des semaines voire des mois avant d’avoir un rendez-vous.

“Ah, vous ne travaillez pas ?”

Petit moment gênant. Instinctivement, je réponds “non”. Puisque visiblement, pour elle, travailler c’est avoir des horaires fixes. 

Et puis je me ravise, “enfin, si, mais…”

En fait, elle s’en fiche ; elle commence à me lister ses disponibilités pour la semaine prochaine. Tout en regardant mon agenda – parce que oui, j’ai quand même des contraintes – j’écoute les propositions : en fait, il y en a juste une qui fonctionne. “Mardi 11, oui c’est bon pour moi”

Elle me rappelle l’adresse, et les modalités de paiement, par chèque ou espèces.

Ok ok. Je raccroche.

Je prends une grande respiration. Je me trouve nulle. Qu’est-ce qui fait que mon premier réflexe a été celui-là ?!

Alors que je travaille depuis des mois, depuis septembre, intensément, sur différents projets, alors que je n’arrête pas de me chercher, de préciser ma direction au travers de diverses initiatives qui me tiennent à coeur… 

Comment ai-je pu me soumettre, ne serait-ce qu’une seconde, à la pensée unique que “travailler c’est comme ça, et pas autrement ?”

Peut-être parce qu’en ce moment, je me sens seule. Profondément seule avec deux choses qui cohabitent : mon enthousiasme débordant pour mes découvertes et expérimentations actuelles ; mon décalage avec les modèles dominants – ceux qui sont d’ailleurs adoptés par la plupart des gens de mon milieu d’origine (ceux que j’ai côtoyés pendant mes études, notamment, mais aussi les membres de ma famille). 

Cette solitude, c’est celle de ne pas pouvoir partager ce qui me différencie des autres, sans sentir que je dois tout expliquer, tout justifier par A + B. Celle, aussi, de voir que je suis considérée une exception, comme une mauvaise herbe qui résiste aux produits chimiques, qui dérange.

Ce côté ingrat, de faire partie des invisibles, celles et ceux qui amorcent une transition importante, en commençant par eux-mêmes, par un sondage profond et complexe de ce qu’ils vivent intérieurement. Je sais que je ne suis pas seule, et pourtant les occasions de me connecter avec ces autres “extraterrestres” sont si rares : eux aussi, ils se cachent, dans leur antre, pour ne pas être dérangés dans leur travail intérieur et créatif.

Ce côté humble, aussi, que j’apprends, de ne pas chercher à convaincre tout le monde, de ne pas avoir à “vendre” qui je suis au moindre badaud, en passant par mon ophtalmo. De ne pas chercher à faire tout parfaitement, ou à paraître tout maîtriser, même si c’est ce qu’on attend de moi, et de toute personne qui s’écarte de l’autoroute. S’écarter de l’autoroute, c’est prendre un risque, alors c’est bien connu, il y a intérêt à ce que ce soit un risque maîtrisé, calculé : sinon, c’est qu’on est fou, inconscient. 

Alors, parfois ça veut dire aussi ne pas tout dire, garder pour moi certains secrets, certaines idées, certains projets. Simplement pour les laisser mijoter tranquillement à l’intérieur, sans que quelqu’un cherche à les interpréter ou à m’influencer sur la direction qu’ils doivent prendre. Parce que parfois, j’ai aussi besoin de faire mes “erreurs”, pour apprendre. Parce que parfois, j’ai juste besoin de prendre mon temps, avant que les réponses ne viennent d’elles-mêmes. 

Ecrit le 3 février 2020.

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