Suis-je vraiment courageuse ?

Newsletter du 5 février 2020

Ce matin, dans la rue, je croise une ancienne camarade de classe, avec qui j’étais au lycée, en prépa, et qui s’était retrouvée dans la même école de commerce que moi pendant plusieurs années. Nous n’avons jamais été proches. Mais je l’ai reconnue tout de suite, et nous avons échangé quelques minutes. 

Je lui ai demandé où elle en était : elle travaille chez Bloomberg, à Londres. Elle est contente d’avoir quitté le milieu parisien dans lequel elle a étudié et qui ne lui convenait pas vraiment. 

“Et toi ?”

Oups, le retour du doute : que répondre à cette fameuse question ? Depuis des mois j’affine mon discours. Cette fois, pas envie de faire genre “je ne me définis pas par ce que je fais”, plutôt envie de dire quelque chose de rapide qui résume ce qui occupe mes journées. Certes, c’est réducteur, mais là on est à un coin de rue. 

“Ecoute, je fais plein de choses différentes… disons que je navigue entre écrivain et coach.”

(Ouah, j’ai réussi à dire ces deux attributs, dont un renferme tant de prestige et l’autre tant d’expérience). Immédiatement, une voix dans ma tête me traite de prétentieuse, me dit que je n’ai pas la légitimité d’employer ces termes.

Et pourtant. 

Pourtant j’écris tous les jours – même s’il ne s’agit pas d’un roman à succès. J’écris au moins un texte par jour, souvent deux, et une à deux fois par semaine, je partage mes écrits.

Pourtant j’ai déjà quelques client.e.s, que j’accompagne avec l’aide de la CNV, de mon intuition, ou encore de la méditation de pleine conscience.

Alors oui, je ne suis pas reconnue internationalement – et peut-être ne le serai-je jamais – et dois-je attendre cette renommée pour me connecter à ces identifications, à ces statuts qui ne font que décrire le plus clair de mes activités actuelles ?

A cela, j’aurais pu ajouter “chanteuse”. Sans doute n’ai-je pas osé, parce que ça ne fait pas “sérieux”, d’être à la fois écrivain, coach et chanteuse, après être passé par une grande école. Encore une croyance que je dois dépasser. Et pourtant, je vais à au moins une scène ouverte chaque semaine, je fais de la musique chaque jour, et je compose sans relâche mes propres chansons depuis maintenant deux ans – en ce moment, j’ai deux à trois chansons qui sortent par semaine.

Bref, ça, c’est ce qui s’est passé dans ma tête. Et qui m’a fait détourner le regard au moment où je prononçais ces mots avec peu d’assurance. Mon ancienne camarade n’a pas du tout eu l’air de me juger, au contraire, elle semblait y voir un intérêt : “c’est super que tu fasses ce qui te correspond”.

Oui, en fait, je suis fière d’avoir pu sortir cette réponse. Même si je ne suis pas 100% confiante, c’est aussi en prenant l’habitude d’en parler comme ça que je vais commencer à y croire et à me sentir légitime. Après, ça m’a rappelé une remarque qu’on me fait souvent quand je détaille mes choix professionnels actuels : “tu es tellement courageuse !”

J’imagine que cela fait allusion au fait qu’il est plus “facile”, de l’extérieur, de choisir un emploi salarié, bien rémunéré – après tout, en sortant d’une école de commerce, c’est assez automatique, les boîtes nous embauchent avec une grande confiance en nos compétences et notre capacité d’adaptation. Et donc, choisir d’être indépendante serait assimilé à du courage, parce qu’il y a apparemment moins de sécurité financière et matérielle, parce qu’il y a de l’incertitude, parce qu’il faut trouver sa motivation en soi.

Mais ça, c’est l’apparence. En tout cas, en ce qui me concerne, ce choix s’est fait sous la contrainte : celle de mes propres limites. C’est bien simple, recevoir des ordres ou devoir appliquer un schéma préétabli, ça me rend malade. Littéralement. Devoir faire huit heures par jour, le même travail, rester derrière un ordinateur dans un bureau, entretenir des relations superficielles avec mes collègues, devoir être habillée d’une certaine manière sans quoi je serais jugée “non-professionnelles”… toutes ces choses, je les ai vécues, en stage. Et malgré le confort de la régularité (du salaire et des horaires) qu’apporte ce genre de travail, je me suis rapidement retrouvée entre trois sensations combinées : l’ennui, le stress et la fatigue.

Mais ce n’est pas si simple que ça. Le pire, ce qui m’a vraiment mis en burnout, ce n’était pas un travail si cadré. J’étais en service civique, autre nom pour “exploitation” pour certaines associations qui profitent de l’argent de l’Etat pour obtenir de la main-d’oeuvre gratuite – heureusement que toutes les expériences ne sont pas aussi tristes que la mienne. Ce qui m’a épuisée, moralement et physiquement, c’était le non-respect des règles, les heures sup “surprise”, et l’autorité d’un chef manipulateur que je n’ai pas pu supporter longtemps.

Oui, car je somatise. Dès qu’une situation ne me convient pas, mon corps me le dit. Alors, le courage dont certain.e.s me parle, il vient simplement d’un instinct de survie – cette fois non tourné vers ma sécurité matérielle, mais simplement vers la préservation de ma santé, de mon énergie. Je ne peux pas vivre durablement avec un mal-être profond, physique et moral.

Alors, aujourd’hui, je fais attention : je dévoue mon temps à des activités et à des personnes qui prennent soin de moi et de mon énergie, qui me nourrissent, me donnent le sentiment de contribuer au monde à ma manière. 

Le courage, il réside sans doute dans la résilience, et la capacité à regarder en face ce qui m’arrive pour faire le choix adéquat, malgré la tempête, les jugements extérieurs, avec la confiance que la réponse est en moi. D’où est-il né ? Je l’ai développé très jeune, avec les différentes épreuves que la vie m’a offertes : quand j’étais jalousée, quand on me manquait de respect, quand mes parents ont divorcé, tous ces moments de l’enfance ; j’ai commencé à comprendre que j’étais différente et que pour être acceptée ainsi il fallait que je fasse des choix clivants, qui ne plairaient pas à tout le monde mais qui me garantiraient mon intégrité.

Au fond, c’est plutôt l’intégrité, mon intention, dans ce chemin vers moi-même. Le courage, c’est ce que les autres voient.

— 

Ecrit le 26 décembre 2019.

Laisser un commentaire