Solitude citadine

Newsletter du 29 janvier 2020

Souvent, quand j’évoque mon envie d’aller vivre plus proche de la nature, je reçois des commentaires qui ne parlent pas directement de moi, mais des peurs de l’autre qu’il projette sur moi. Par exemple : “tu risques de t’ennuyer, il n’y a pas de cinéma, de musées…” ou encore “mais tu as tout un réseau à Paris, tu as tes amis, ta famille…”

Toutes ces peurs sont pour moi le révélateur de notre identité de citadin. Habitués à la foule, au bruit constant, à l’activité incessante, en nous et autour de nous, nous avons oublié la richesse qui existe déjà à l’intérieur, et dans les choses plus simples que nous proposent la nature sauvage.

Oui, nous avons construit notre identité citadine autour de la vie culturelle – aller au théâtre, au concert, au cinéma – et d’une vie sociale bien particulière – au café, au resto, en boîte. Alors, nous nous plaignons des transports compliqués, du boulot impersonnel et fatigant, mais au final nombre d’entre nous restons dans des situations qui ne nous conviennent pas. Pourquoi ? Pour gagner de l’argent – parce qu’on nous a appris que c’était en ayant un travail “normal”, et seulement ainsi, que nous pourrions être en sécurité financière. Et pour quoi faire ? Pour pouvoir le dépenser à se divertir, dans nos diverses activités culturelles, et à sortir avec des amis. En somme, pour moins s’ennuyer, et pour se sentir moins seul. 

Travailler sans sens, pour gagner de l’argent, pour pouvoir compenser et oublier le non-sens que nous créons chaque jour en menant cette vie. Hamster dans la roue. Cercle vicieux infini.

C’est quoi, le véritable problème derrière ? Elle est où, la graine de ce comportement qui, de l’extérieur, apparaît comme absurde ?

Comme souvent, ô surprise, je l’analyse comme une question d’estime de soi. La croyance que nous ne méritons pas mieux que le cercle d’amis que nous avons depuis le collège, ou que les collègues avec qui nous avons des relations superficielles. La croyance que nous devons perpétuellement sortir ou consommer des contenus extérieurs, parce que nous serions vides à l’intérieur. La croyance que le calme, c’est l’angoisse. La croyance que si nous disons “non” à certaines relations, à certains projets ou situations, derrière il y aura le vide. 

Et si c’était vrai ? Vrai parce que nous y croyons.

Pourtant, même la physique (science hautement reconnue par les citadins, qui s’abreuvent de médias et tendent à l’intellectualisme rationnel) montre que le vide est instantanément rempli par quelque chose. Le mouvement de la vie est permanent, et ne laisse pas le vide exister bien longtemps.

Alors, oui, ce qui prend la place de ce que nous enlevons, c’est souvent une donnée inconnue. Nous cherchons souvent à contrôler : par exemple, en ne quittant son job que lorsque nous avons une autre opportunité, un “filet” apparent. Mais en réalité, nous ne savons pas ce qui nous attend. Parfois, c’est un vide apparent, à l’extérieur, tandis qu’un processus intérieur se déroule : la digestion, l’intégration de tout ce qui s’est vécu, le nettoyage de certaines émotions, peut-être. 

Ce que nous fuyons, c’est le vide extérieur, puisqu’il induit un retour vers l’intérieur, et avec ce dernier, une remontée de beaucoup de blessures du passé : de la douleur émotionnelle voire physique, qui a enfin de l’espace pour s’exprimer, peut alors sortir, et nous faire peur. Elle nous fait peur, cette douleur, parce que souvent nous l’avons tant réprimée que nous ne savons pas comment l’accueillir. 

Personnellement, c’est la pratique de la méditation, ainsi que la communication non violente, qui m’ont ouvert les portes de l’accueil de moi-même. J’ai découvert qu’existait en moi un espace bienveillant, capable d’écouter mes souffrances et de leur offrir du soutien, de l’empathie. Cet espace, je le cultive chaque jour, quand je médite, quand je fais les choses lentement, avec la conscience des sensations de mon corps.

C’est seulement en développant cet espace que j’ai commencé à observer ce qu’il se passait en moi, d’un oeil curieux et bienveillant. J’ai commencé à voir, littéralement, les mouvements de mon esprit, de mes émotions. Et c’est là que j’ai commencé à poser des actions, petit à petit, pour répondre aux besoins que me signalent ces mouvements intérieurs. Par exemple, si j’ai de la peur par rapport à une situation : qu’est-ce qui m’aiderait à être rassurée ? Dans quelle mesure je peux satisfaire ce besoin moi-même, à quel moment je dois demander de l’aide et du soutien à quelqu’un d’autre ? Et de là, découlent des choix plus conscients, plus confiants aussi. Plus de facilité à dire non, à m’affirmer sans attaquer l’autre pour autant, à poser mes limites. Plus de confiance dans le fait que j’ai le droit de prendre mon temps, d’écouter mon rythme sans m’inquiéter du jugement de l’autre. 

Et peu à peu, cet espace de bienveillance intérieure me montre que non, je ne suis pas seule. En fait, je ne suis jamais seule. Je peux me sentir seule. Et je choisis de croire que oui, ça existe, la sociabilité dans les campagnes ; et je choisis de continuer à créer, encore et encore, de me nourrir de cette création en même temps que je l’offre au monde (plutôt que de consommer tant que je me sens paradoxalement vide). 

— Ecrit le 13 janvier 2020.

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