Le pouvoir du silence

Newsletter du 8 janvier 2020

« Pour que la musique puisse exister, il faut du silence. » Une des phrases mémorables de mon prof de violon. Le silence a son importance pour marquer le rythme, pour créer de l’attente, mais surtout pour ouvrir un espace sacré à l’expression artistique.

Ce matin, je goûte le silence comme je goûte la grasse matinée du dimanche, où les ouvriers qui font des travaux au-dessus de chez moi ne sont pas là. Je goûte la présence de ce calme, l’absence de bruit, la tranquillité, la possibilité d’entendre simplement le vent, ou le chat qui miaule pour que je lui ouvre la fenêtre. Comme si le silence ouvrait un espace, en effet, faisait de la place pour que se fasse une connexion réelle et consciente. 

La préciosité du silence s’est un peu imposée à moi, ces derniers mois. En avril, en plein burnout, mes symptômes s’intensifiaient : l’un d’entre eux était l’hyperacousie ; j’entendais tout un peu plus fort, si bien que je passais mon temps à demander à mes proches de baisser le ton, que discuter avec quelqu’un pendant plus d’une demi-heure était une torture, que je ne pouvais plus jouer ou écouter de musique qu’avec extrême parcimonie, et sortir dans la rue devenait mission impossible… J’essayais de tirer des leçons de mon état, de déceler le message que m’envoyait mon corps : j’ai compris que j’avais besoin d’une cure de silence.

Alors j’ai essayé de refaire une retraite de méditation Vipassana. Vipassana, ça veut dire, en pali/sanscrit, « voir ce qui est ». Une retraite de ce genre, c’est dix jours à méditer en silence, dix heures par jour. Pour certains, c’est peut-être une torture. Mais quand je l’ai faite au Népal en 2016, j’ai vécu les plus beaux jours de ma vie : je nageais dans la paix et la simplicité, je vivais pleinement, mes douleurs physiques chroniques avaient disparu miraculeusement. Bref, j’en ai gardé un souvenir très fort, et je me souviens comme j’avais apprécié le silence qui y régnait. Donc, au printemps dernier, je faisais des pieds et des mains pour trouver une retraite de ce type. Les seules qui avaient encore de la place étaient en Russie et en Arménie… J’ai été prise, pour me rendre compte rapidement que j’avais besoin d’un VISA ou que le trajet était vraiment long et compliqué. Vu ma fatigue, je ne me voyais pas galérer  pour arriver jusqu’au lieu de la retraite. Finalement, mon choix s’est porté sur une retraite de cinq jours en silence, à Gaia House en Angleterre, dans le Devon, une région magnifique, proche de la mer. Là-bas, j’ai savouré le silence, le non-faire, la simplicité d’un quotidien tourné autour de l’observation de mon intérieur. 

Et à mon retour à Paris début juin, mon énergie a doucement commencé à revenir. C’est drôle d’ailleurs, c’était justement le moment de mon anniversaire, comme l’occasion d’une renaissance. 

Et puis, avec cette joie de retrouver des forces, l’envie de faire tant et tant de choses, l’élan de lancer tant et tant de projets. Doucement, mais sûrement, je remplissais mon cahier d’idées. Juillet-Août, l’été pour partir un peu à la campagne, profiter des maisons familiales et amicales, pour souffler et prendre le grand air. Mais je prévoyais déjà ma rentrée, qui pour la première fois n’avait pas de date fixée par une institution extérieure : c’était moi qui choisissais de me réinstaller dans mon studio parisien, et de commencer à lancer des activités professionnelles et à reprendre des études (oui oui, les deux en même temps). Autant dire que j’avais foi en mon énergie retrouvée. Encore et toujours cette combativité, cette envie de me dépasser.

Aujourd’hui, après quelques mois à me chercher, à essayer différentes choses, je constate que mon corps est fatigué, à nouveau. Et pourtant, je ne fais que des choses que j’aime. Mais j’ai encore besoin de trouver mon rythme. De m’autoriser plus de repos, sans culpabilité. Juste parce que je fonctionne comme ça : j’ai des pics d’énergie très très intenses, puis des grosses descentes qui m’obligent à ralentir. Et l’une de mes clés, encore une fois, c’est d’inviter plus de silence. Faire une chose à la fois, et ne pas avoir en permanence un fond sonore pour accompagner mes gestes – que ce soit une musique ou un podcast. Oui, j’ai besoin de m’enrichir, de me nourrir de tous ces contenus qui m’inspirent et me touchent. Mais je ne peux pas tout faire à la fois. Alors je choisis de faire moins, mais mieux, avec plus de conscience et donc plus de plaisir. Je choisis de manger en silence, de méditer en silence, de passer du temps seule avec moi-même, vraiment. Sans intermédiaire, sans médium, sans chercher à combler un vide. Le vide, il se comble de toutes façons. 

Ce dont je me souviens de Vipassana, c’est que j’avais pris conscience du plaisir de la solitude : je n’en avais plus peur, après avoir touché sa douceur. C’est comme si j’avais enfin goûté à la valeur de ce que je suis : en fait, j’aime passer du temps avec moi-même, ce sont des moments de qualité. 

J’avais pris l’habitude d’offrir ces moments de connexion aux autres, comme si la connexion à moi-même était secondaire, moins intéressante. Maintenant je vois bien que c’est complémentaire et non opposé. Et je travaille, chaque jour, à trouver l’équilibre pour être à la fois présente à moi et présente à l’autre. Certains jours, je n’arrive pas à faire les deux en même temps : alors je fais mon ermite, je rentre dans ma grotte jusqu’à me sentir disponible. Ou, à l’inverse, je me laisse déborder jusqu’à saturer de la présence d’autrui. Et ça peut être cyclique, comme ça. Le déséquilibre est fait d’un balancement entre deux extrêmes, il paraît… 

Ecrit le 15 décembre 2019

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