Une autre vision de la réussite

Newsletter du 27 novembre 2019

Hier, j’étais à une cérémonie de remise des prix. C’était la conclusion d’une compétition d’innovation sociale. Paradoxal, peut-être, de chercher à atteindre un impact social, sous le format d’un concours : encore une fois, la forme ne rejoint pas le fond, on reste sur un modèle fondé sur la promotion de quelques uns, le classement, la compétition donc.

Cela se devine sans doute au ton amer de cette introduction, le projet sur lequel j’ai travaillé pendant ces quatre semaines de travail n’a pas été sélectionné par les jurys. Il faut dire qu’avec mon coéquipier, nous n’avons pas vraiment mis un point d’honneur à rentrer dans tous les critères attendus : notre intention, c’était surtout d’avoir une opportunité de travailler à fond sur le projet pendant quelques semaines, de se motiver, de se lever le matin, de s’y mettre quoi.

Mais alors, pourquoi ça pique un peu, de ne pas être parmi les gagnants ? Clairement, je n’étais pas la seule à être déçue : je me souviens de notre descente des gradins, avec tous les participants non sélectionnés ; un silence de mort, des têtes renfrognées, le sentiment qu’ils n’avaient qu’une hâte, rentrer chez eux ou alors se changer les idées au cocktail. Moi, j’ai gardé la tête haute, le sourire, j’ai fait un grand câlin à mon collègue, j’ai dansé sur la musique de fin, j’ai essayé, en bref, de faire la superwoman, comme d’habitude : celle qui ne se démonte pas, qui relève tout de suite la tête. 

Mais pourquoi je fais ça ? Pour la même raison que j’étais déçue juste avant : je n’aime pas l’échec. Ou plutôt, je n’aime pas avoir l’impression d’être en échec. C’est ça, ce que nous reflètent les notes, les classements, les compétitions : ce que tu as fait n’est pas assez bien, donc peut-être que tu n’es pas assez bien. Ouch, estime de moi. 

Dans mon cas, la réussite académique et professionnelle est un fil rouge qui a dessiné toute mon enfance et adolescence. Cela a commencé quand j’ai vu que mes bonnes notes faisaient plaisir à mes parents, même si, contrairement à certaines camarades, je ne recevais pas de cadeau quand j’en avais une. Un des tournants, c’est quand nous avons déménagé afin d’être dans le secteur du collège adossé au lycée d’élite où mes parents nous voyaient, mon frère et moi. Eux-mêmes y avaient été, et s’étaient d’ailleurs rencontrés là-bas, en Terminale. Déchirée par ce déménagement car j’adorais notre appartement et l’école où j’étais, j’ai rapidement compris que c’était très important pour mes parents, car ils voulaient que l’on “réussisse”. A partir de là, ma vie s’est articulée autour de cette quête permanente : faire bonne impression, être bonne élève, suivre en cours et avoir de bons résultats, de bons commentaires sur mon bulletin. Je voyais aussi mon frère, qui rentrait moins dans le rang, se faire engueuler à répétition par mon père, avec le sentiment qu’il causait beaucoup de souci à mes parents. Je lui en voulais presque de générer de la dysharmonie dans la famille. 

Et puis, il y a eu la classe prépa, une période où la notion de réussite était poussée à son paroxysme : pour avoir ses concours, il fallait viser l’excellence, tout en acceptant que la chance puisse jouer un rôle. Très difficile, pour moi, de reconnaître que je ne pouvais tout contrôler. Et puis, à force d’entendre les témoignages d’anciens, je me suis jetée à l’eau avec tout ce que j’avais, j’ai pris le risque. J’ai été prise dans toutes les grandes écoles où j’avais postulé, avec de très bons classements, sauf dans l’école la plus réputée, où j’avais raté une partie de mes oraux. Et rien que ce fait-là suffisait à créer de la colère en moi : cette école, d’ailleurs, c’est celle que ma mère avait faite, avant d’entamer sa carrière professionnelle en entreprise. 

Plus tard, en quittant le foyer familial (bien qu’après le divorce de mes parents, je ne me sentais plus vraiment “en famille”), j’ai commencé à m’ouvrir, à toucher du doigt de nouvelles réalités, empreintes de liberté et d’incertitude. Alors que jusque-là j’avais organisé ma vie pour pouvoir conserver le confort matériel et affectif que m’avaient offert mes parents – faire une école de commerce pour pouvoir gagner de l’argent, m’acheter des beaux vêtements et une maison, me sentir confiante en moi, et être suffisamment séduisante – je me suis rendue compte qu’il y avait bien d’autres manières de vivre en harmonie avec soi et les autres. En vivant seule, puis en colocation. En partant vivre à l’étranger, d’abord à Londres, puis à Bogota en Colombie. En faisant des retraites de méditation, en passant des semaines sans avoir de téléphone, sans avoir Internet. En faisant des stages “professionnels” dans des domaines aussi variés que l’audiovisuel, le conseil en ressources humaines, le design thinking pour l’éducation…  

Et là, tout un modèle a commencé à s’effondrer : la vision unique de la réussite que j’avais construite dans ma tête – avoir un travail rémunérateur, une maison, une famille avec un conjoint et des enfants – s’est écroulée. Pendant mes années d’études, je voyais une forte inadéquation entre le discours marketing de l’école et de mes camarades, et ma réalité à moi : notamment parce qu’on me vendait l’idée que le parcours professionnel doit être pensé stratégiquement, cohérent, rationnel, alors que je ne cessais de vouloir explorer des champs différents, dont le lien logique semblait trop subtil ou “tiré par les cheveux” pour être visible. Aujourd’hui, certains anciens camarades que je recroise, s’ennuient ou souffrent de leur travail et attendent “le bon moment” pour en changer, tout en calculant minutieusement leur retraite (ma mère fait ça, avec trente ans de carrière derrière elle).

Alors aujourd’hui, je vois que j’ai encore des traces de ce modèle de réussite, qui a été si important pour moi pendant un temps, peut-être parce que j’étais inspirée par ma mère (qui continue de m’inspirer beaucoup, mais plus par comment elle fait les choses que par ses choix eux-mêmes), mais aussi parce que j’ai imprimé en moi la sensation que c’est ce qui est bien, ce qui fait que l’on peut être intégré dans la société, et, en fin de compte, aimé.

Cependant, je peux dire que j’ai commencé à concocter mon propre cocktail : la réussite, aujourd’hui, pour moi, n’est pas le mot qui résonne le plus, je préfère parler d’épanouissement. Mon épanouissement, c’est ça le plus important. Et cela ne passe pas uniquement par la reconnaissance des autres – car au final, c’est ce qui se cache derrière la recherche de réussite “normée” – même si celle-ci fait du bien. L’épanouissement, pour moi, c’est réaliser chaque jour une plus grande partie de mon potentiel, c’est créer et m’amuser, c’est prendre du temps pour me connaître et me comprendre, c’est prendre soin de mes relations et en profiter pleinement, c’est donner aux autres ce qui est facile pour moi de transmettre et qui leur fait du bien, c’est être moi-même tout en prenant en compte nos différences. Toutes ces choses, qui font joli comme ça mais qui sont terriblement complexes et subtiles, qu’on ne peut pas mesurer, ni chiffrer, et donc qui ne font pas partie des indicateurs que suivent nombre d’entreprises mainstream de notre monde. 

Car en effet, le piège, avec la réussite normée, c’est qu’on n’a jamais fini de se demander si l’on est “assez bien” : il y aura toujours quelqu’un qui arrivera avec plus d’innovation, il y aura toujours la menace de l’autre, qui devient un ennemi, quelqu’un qui viendrait nous “voler” notre trophée. Les indicateurs pourront toujours changer, s’adapter, devenir plus exigeants, à mesure que les individus gravissent les échelons hiérarchiques et décisionnaires. Et pour une perfectionniste, arriver au top du top finit par simplement révéler qu’au fond, c’est à l’intérieur qu’il manque quelque chose : c’est là que se révèle le syndrome de l’imposteur – “est-ce que je mérite vraiment d’être à ce poste ? quelque chose ne va pas, il faut que je continue de prouver que je le mérite”. C’est donc un puits sans fin.

Alors, consciemment, j’ai décidé de prendre soin de mon syndrome de l’imposteur (oui oui je fais une thérapie), et au moins de faire ce que j’aime – même si ça veut dire cinquante choses à la fois, parfois changeantes, de mélanger vie pro et vie perso de manière pas spécialement contrôlée, d’être jugée farfelue ou paumée – plutôt que de m’étriquer dans une course à la perfection qui ne s’arrêterait jamais. 

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