Le visage derrière le « black mirror »

Newsletter du 11 décembre 2019.

Dimanche dernier, j’étais en Allemagne, pour rendre visite à une amie. Nous sommes allées à un petit événement-concert, dans un coin industriel reconverti en espace socio-culturel particulièrement agréable. Hors du temps, hors du monde, les discussions se font naturellement. Quelques musiciens s’animent sur la scène en plein soleil, alternant chants comiques et harmonica, sur des guitares mal accordées. Une petite fille saute à pieds joints pour monter et descendre les petits escaliers qui séparent la terrasse de l’espace intérieur, où l’on peut, pour quelques euros, se faire servir une part de gâteau ou un chili sin carne. J’ai l’impression d’être dans les années 80, entourée de personnes décontractées, souriantes. Je ne parle pas allemand, et pourtant je comprends un peu les conversations qui m’entourent. Je finis par commencer à discuter, en anglais, avec un “jeune homme” d’une cinquantaine d’années. Quelqu’un de profondément ouvert d’esprit. Nous parlons, nous parlons, plusieurs heures s’écoulent sans que je m’en rende compte.

Le lendemain, nous nous retrouvons tous les trois dans son salon, pour enregistrer deux épisodes de mon podcast, Reconnexion. La veille, il avait proposé son matériel d’enregistrement pour me dépanner – ma carte SD avait rendu l’âme quelques jours avant ma venue. 

Alors que nous échangeons informellement après avoir enregistré deux très belles conversations, il mentionne notre génération comme celle des “black mirrors”, ces écrans qui nous influencent par leur présence constante. Je sens quelque chose en moi se crisper : je mentionne immédiatement l’argument de “l’usage”. En effet, je refuse de me dire que ces objets sont “mauvais” en soi, et je veux croire que je choisis l’énergie qui me porte quand j’utilise le smartphone et les réseaux sociaux. Il me surprend par sa réaction : premièrement, il m’assure qu’il ne tient qu’à moi de considérer que l’expression “black mirror” serait nécessairement une raison de s’alarmer – c’est vrai que pour moi, c’est très connoté négativement ; il faut dire que le seul épisode que j’ai vu de cette série m’a vraiment laissée dans un état de déprime et de désarroi. Deuxièmement, il m’incite à ne pas être trop naïve sur mon pouvoir face à l’intention dans laquelle tant de personnes mettent de l’énergie continuellement : obtenir un maximum d’informations sur les individus, dans le but de construire des dispositifs toujours plus finement constitués pour dérober notre attention, notre temps, et nous inculquer des peurs et des croyances qui limitent notre liberté. Gloups. Oui, je ne peux sous-estimer l’impact que le monde virtuel a sur moi au quotidien. Le simple fait de posséder un compte Facebook et une page Instagram, que j’alimente ne serait-ce que régulièrement par des photos, des publications, est à la fois une force et une faiblesse. Je m’expose.

Alors, j’ai beau être une avocate de la vulnérabilité, je suis touchée par cette manipulation insidieuse. Et je me soucie de comment elle peut me transformer, de comment elle peut parfois me couper de moi-même et des autres. Je m’inquiète des préjugés que cette technologie peut renforcer chez moi. D’à quel point elle favorise les conflits d’opinion, et la séparation entre les êtres.

Le fait d’être réduits à nos écrans n’a rien d’anodin. Dans le métro, les yeux sont rivés sur ces ces “miroirs noirs”, car chacun se regarde à travers les publications de ses amis, à travers les like, chacun tente de se trouver, de se connaître, d’être aimé, à travers une plateforme extérieure et virtuelle à la fois. Dans le métro, les yeux sont vides. Vides de sens, de vie, de vibration. Quelque chose d’essentiel manque. Pas de joie, pas de douceur. Parfois une émotion furtive, à la vue d’une photo, laisse se dessiner un léger sourire. La musique résonne dans les écouteurs, pour couvrir le bruit des pensées incessantes : “toutes ces choses à faire, ces problèmes à régler, ces personnes qui ne pensent pas comme moi, ces sollicitations constantes, tout ce stress…” Où sont tous ces visages ? Le visage, qui selon Lévinas, est ce qui nous rend humain aux yeux de l’autre. Ce visage, toujours à nu, vulnérable, vrai, qui révèle notre douceur d’enfant, notre innocence. Quand il est plongé dans ce miroir, quand il se perd, le visage semble inanimé, figé, crispé. Arrive-t-on encore à s’attendrir devant lui ?

Alors non, ce n’est pas anodin, d’être déshumanisé. Il est d’autant plus facile, ensuite, de générer de la souffrance autour de moi : je ne vois pas l’autre, il est de l’autre côté de l’écran, et même face à moi, il ne se montre pas, lui-même perdu dans une bulle invisible. Je ne peux donc pas me relier à lui, à sa douleur, ressentir de la compassion, cette qualité que possède la vie-même, et que l’humain a la capacité de développer. Je n’ai alors plus l’occasion de ressentir ce frisson de connexion, celui qui vient quand je regarde profondément dans les yeux de quelqu’un pendant plusieurs minutes, cette sensation de connaître l’autre, que nous faisons partie du même tout et que sa souffrance est aussi la mienne. C’est dans cette absence de connexion – paradoxalement, on parle de monde “connecté” pour désigner la technologie et le virtuel – que je me perds et que je perds mon humanité, et que je commence à développer de l’insensibilité, de la violence en moi, à travers la croyance que l’autre est un ennemi, séparé de moi, différent, qu’il ne peut pas me comprendre et qu’il me veut du mal.

Alors, pourquoi mon ami allemand a-t-il fait sa première remarque ? Pourquoi la génération black mirror n’est pas une mauvaise nouvelle en soi ? Peut-être parce que nous commençons à prendre conscience de ce piège. Peut-être parce que, déjà, nous voyons les limites de ce système qui nous manipule, et que nous nous réveillons : nous voulons d’un monde humain, nous en avons assez de vivre selon les règles définies par les générations précédentes, nous ne voulons plus de guerres, nous voulons pouvoir respirer sans crainte sur une planète généreuse et harmonieuse. Nous y avons droit. Alors, nous pouvons encore retourner nos black mirror, couvrir l’objectif de l’appareil photo, profiter pleinement des moments avec nos proches, prendre des temps dans la nature, méditer. Et quand nous rallumerons notre écran, ce sera pour encourager, pour exprimer ce qui nous anime vraiment : l’amour, la connexion, et notre vérité. Nous avons ce pouvoir, et les circonstances nous obligent à prendre courage, en acceptant d’être vulnérables et, en même temps, de garder les pieds sur terre. 

Ecrit en septembre 2019.

© Aurélie Hartmann. Tous droits réservés.