Cadeau de Noël

Newsletter du 25 décembre 2019.

Noël. Ah, cette fête. Je l’adorais quand j’étais petite. C’était l’un de mes deux moments préférés, avec mon anniversaire : le moment des cadeaux. Je savourais le fait de choisir des choses dans les magazines de jouets, de les entourer, et de les recevoir comme par magie. J’étais très claire sur ce que je voulais. En fait, je prenais un plaisir tout particulier à ce que l’attention se tourne vers moi à travers les cadeaux, qui satisfaisaient mon désir. Plus que l’objet lui-même, ce qui comptait c’était que quelqu’un – le père Noël ou mes parents – ait obéi à ma demande. Oui, le terme obéir est fort… mais j’avais déjà un côté très affirmée, parfois même qualifié d’autoritaire par mes parents. Si bien que, quand j’avais une douzaine d’années, et que je commençais à choisir mes vêtements, j’avais acheté un tshirt qui titrait : “I’m so happy when I get what I want” ; littéralement “je suis si contente quand j’obtiens ce que je veux.”

Ce “je veux”, qu’on appelle souvent l’ego dans les milieux “spirituels” ou de “développement personnel”, j’en ai eu conscience très tôt. Je le savourais, à ma manière, sans me juger. Je faisais l’expérience, naturellement, de mes désirs et de la jouissance de les voir satisfaits. Et puis, progressivement, j’ai perçu chez mes proches, mes camarades, et de la part de la société dans son ensemble, quelque chose de désapprobateur vis-à-vis du désir. Comme si je voulais “trop”, ou “pas comme il faut”. Comme s’il fallait que je me retienne de trop demander, parce que ça deviendrait indécent, gênant, inconfortable pour les autres. Comme si mon énergie débordante devenait envahissante et risquait de faire de l’ombre à d’autres.

Parce que derrière ces désirs apparemment superficiels, tournés vers la possession d’objets, et vers l’attention des autres, il y avait en réalité – et il y a toujours – une envie de m’exprimer dans le monde, de manifester des choses. A travers le “à moi”, il y avait ce besoin irrésistible d’exister et de le faire savoir à l’autre. Cette aspiration à faire vibrer ma couleur, à briller, à travers les choses que j’avais soigneusement choisies, et qui seraient de nouveaux terrains de jeux, de nouveaux instruments d’expression.

C’est drôle, cette réflexion me fait penser à mes discussions et questionnements récents sur le thème de l’argent et du business. Il y a quelques jours, je discutais avec un ami musicien, qui est déterminé à vivre de ses chansons, et qui me partageait sa vision de la stratégie qui pourrait marcher pour lui. Assez vite, je montrai que les aspects stratégiques étaient difficiles pour moi quand il s’agissait de musique, car j’écris avec le coeur et je ne voudrais pas être biaisée dans mon approche artistique. J’ai adoré sa réponse, qui m’a vraiment fait réfléchir : la stratégie n’est qu’un moyen pour pouvoir faire passer ton message, qui reste authentique, qui reste ta transmission à toi ; comme la guitare est un instrument pour exprimer de l’émotion à travers la musique, la stratégie est l’instrument pour diffuser ton art. 

Alors oui, tout comme pour mes désirs de posséder, l’argent et tout ce qui y est lié – comme le business, le fait d’entreprendre avec l’espoir d’en dégager des revenus financiers – ce sont aussi des sujets tabous, gênants, sur lesquels nous avons tendance à porter des jugements très négatifs. Comme si quelque chose reliait ces éléments au “Mal”. Mais ce qui est confondu, dans cette croyance que l’argent est mauvais, c’est l’acte avec le moyen. L’argent et le business peuvent servir des causes très importantes, générer des changements très positifs pour l’être humain et la société : par exemple si des milliardaires investissent dans les actions pour la planète, ou si un individu ayant accumulé des richesses commence à investir dans des formations pour apprendre à mieux se connaître, ou encore quand les conférences de quelqu’un peuvent changer la vie de nombreuses personnes – je pense par exemple à Marshall Rosenberg, le père de la Communication non violente. Alors, certes, quand on voit les grandes choses qui ont été faites par certains individus ou groupes, on se focalise sur le résultat et on les félicite ; mais il est rare qu’on reconnaisse que cette réussite découle aussi d’une stratégie pensée, certes mélangée avec les hasards de la vie, et il est rare que l’on cherche à comprendre comment ils ont fait pour en faire une activité rémunératrice (parce que ce n’est pas important, ces préoccupations bassement matérielles, voyons).

C’est peut-être ça, en fait, le problème avec l’argent : notre hypocrisie. Devant les autres, et parfois devant nous-mêmes (oui, nous sommes nombreux à nous mentir à nous-mêmes, je m’inclus dans le lot), nous considérons l’argent comme une affaire “bassement matérielle”. Mais au fond, l’argent touche quelque chose d’important : la survie. Car nous sommes très nombreux à penser que sans argent, il est impossible de vivre. Car nous évoluons dans des sociétés occidentales où la solidarité semble avoir disparu tant elle est invisible et discrète. Mais sans partir dans des débats sociologiques dans lesquels je manquerais cruellement de connaissances et d’argumentaire suffisant, disons que l’argent nous touche. C’est une thématique “délicate”. Souvent, parce que la culpabilité qui l’entoure dure depuis des générations et nous a été transmise ainsi. Souvent parce que son manque a créé de la souffrance, et parce que la comparaison aux autres et les inégalités nous séparent. 

Bien que l’argent ne soit en réalité qu’une “énergie” faite pour circuler, nous cherchons à le posséder, à le figer, à le stocker. Ce qui nous ramène à l’ego, à cette envie d’exister que nous avons chacun et chacune, et dont nous avons honte. Honte, comme la honte que nous avons souvent de notre sexualité. Oui, cette envie de jouir, de prendre du plaisir, sans avoir eu à le “mériter” avant. Cette envie de simplement vivre, en étant soi-même, d’être aimé.e de la manière la plus impudique et obscène possible : sans attentes, sans conditions. De kiffer la vie, pleinement. C’est obscène, ça, apparemment. Enfin c’est ce qu’on a appris, ou mal compris, et mal transmis, depuis des siècles.

Alors oui, l’argent nous ramène cette dimension terriblement taboue de l’ego qui veut goûter à la vie, au plaisir d’exister juste pour lui-même, avec les autres comme source d’amplification du plaisir.

Et puis, il y a autre chose : et c’est là que le business intervient. Le business, l’entreprise, vous l’appellerez comme vous voudrez. Exister, c’est le premier pas, et le deuxième c’est de rayonner. Vous me voyez venir… Si le business est au service d’une intention qui vient du coeur, alors il prend tout son sens, et on le remercie d’être là ! Parce qu’alors, l’énergie est fluide, c’est facile de travailler quand on sait pourquoi on le fait, quand on se relie à une intention d’apporter quelque chose au monde, quelque chose qui fera une différence dans la vie des autres, qui améliorera un peu le bien-être de ceux qui respirent avec nous sur cette belle Terre. 

Ma question, dès lors, est : peut-on vraiment rayonner si on se refuse le droit d’exister ? 

Pour moi, la culpabilité est comme un collier attaché au cou, des oeillères, quelque chose qui nous emprisonne et nous empêche de nous ouvrir : elle nous empêche d’ouvrir la porte de l’intérieur (“ce serait trop égocentré”) et celle de l’extérieur (car nous jugeons l’autre à l’aune de cette culpabilité). Quand je la sens présente, je vois qu’elle bride mon élan créatif et qu’elle me censure, rien qu’en me volant mon énergie vitale. La suite, c’est une difficulté à être vraiment présente à l’autre, avec l’impression que toute interaction me fatigue. 

Quand je suis connectée à la vie en moi, à mes besoins matériels autant que spirituels, sans opposer les uns aux autres, ça circule dans mon corps. Quelque chose se détend et s’active à la fois. Les autres deviennent des points de soutien, et en même temps, des réceptacles de tout ce dont ma créativité me fait accoucher. Là oui, je rayonne, je me réchauffe et je réchauffe mon entourage. 

Ecrit le 17/12/2019.

© Aurélie Hartmann. Tous droits réservés.

Laisser un commentaire