Aimer ≠ Tuer

Newsletter du 4 décembre 2019

Grand thème en ce moment : les féminicides. Depuis le mois d’octobre, le sujet a enfin sa place dans les médias. Et sur les murs de Paris, où sont apparus des messages noir sur blanc, pour dénoncer la souffrance silencieuse des femmes victimes de violence. L’un d’entre eux m’a particulièrement marquée : “aimer ≠ tuer”.

Au téléphone avec ma mère tout à l’heure, je lui raconte ma journée, et notamment les difficultés que j’ai à rouler à vélo dans Paris. J’étais à 15 minutes de chez moi, mais cela a été si éprouvant que je suis rentrée épuisée. Au-delà de l’aspect physique des montées, être cycliste est fatigant émotionnellement : entre les voitures qui klaxonnent, semblant signaler l’illégitimité de ma présence, les vélos électriques et autres trottinettes du futur, il faut s’accrocher. Souvent, je m’énerve – intérieurement, car je ne suis pas “de taille” à insulter les chauffeurs. Car oui, c’est bien un problème de taille : la loi du plus gros, du plus rapide, du plus dangereux. A côté des voitures et des camionnettes, je suis vulnérable, et donc mes droits sont méprisés. Tout en pédalant, je prends conscience du lien entre cette violence de la route et la domination masculine : oui, dans cette société, tout est fait par des hommes, pour des hommes. Ou du moins pour ceux et celles qui pourront suivre le rythme de la course effrénée qu’on nous impose : rapide, efficace, fort, performant. Pas de pause. Pas une minute à perdre. Pas de respiration, il faut être une machine. 

Alors moi, du haut de mes 1m60 pour 56 kg, je pédale doucement, j’essaie de me mettre sur le côté pour au moins laisser passer ceux qui s’impatientent en faisant gronder leur moteur. Parfois, je roule plus vite, pédalant furieusement grâce à ma colère, mais souvent la peur l’emporte : je ne veux pas prendre de risque. 

“Mais il y a des femmes fortes et puissantes physiquement, qui peuvent faire face aux hommes”, me dira-t-on. Certes, je ne peux le nier. Cependant, nous sommes, pour la majorité, moins musclées que les hommes, et ô surprise, nous avons des cycles qui jouent sur notre énergie et notre humeur. Ces cycles, les hommes en ont aussi, mais ils sont moins marqués. Notre corps de femme nous invite bien plus souvent à nous y connecter : tout au long du cycle menstruel, nous passons par des phases, tout comme la lune. Et ces cycles, s’ils miment la nature, ne sont pas reproduits dans les fonctionnements de notre société : ils sont tout bonnement ignorés, niés. Les règles sont vues comme quelque chose de sale, gênant, tabou au point que les pubs pour serviettes hygiéniques n’osent montrer du sang et le remplacent par un liquide bleu chimique, au point qu’il faut cacher sa protection périodique quand on va aux toilettes, au point qu’on en parle difficilement à son partenaire sentimental ou sexuel. Beaucoup de femmes, qui souhaitent se réaliser professionnellement, réussir dans notre monde moderne, voient leurs règles comme une contrainte, quelque chose de désagréable dont on se passerait bien. La pilule est venue lisser nos cycles, avec de “fausses règles” pour nous rassurer, et cette absence de vagues expliquerait notamment les baisses de libido qui viennent souvent avec la prise de contraceptifs hormonaux. 

Alors oui, de nombreuses femmes se coupent de leur corps pour pouvoir faire “comme un homme” et se sentir intégrées dans la société – et comment les en blâmer ? Car c’est en effet le message que l’on reçoit, tout autour de nous : pour réussir, il faut aller à cent à l’heure, il faut taper très vite très fort et très haut, il faut être performant à tout moment, sans jamais se reposer. Car se reposer, c’est pour les faibles. Pour les “fillettes”, n’est-ce pas ? Tout ce qui est relié au féminin dans notre société est tourné en ridicule. Tout ce qui est de l’ordre de la réceptivité, qui requiert calme et intériorité, est considéré comme non prioritaire, comme accessoire et ennuyeux. Ce qui intéresse, c’est ce qui génère beaucoup : beaucoup d’argent, beaucoup de désir, beaucoup de pouvoir. 

Le problème de cette domination du masculin – en tant que valeur, la prédominance de l’action et de la compétition – c’est qu’elle sépare les individus. Alors que le principe féminin est celui qui rassemble, qui unit, qui accueille et connecte. Les deux principes sont bénéfiques, à condition de travailler ensemble dans une même intention consciente. 

Aujourd’hui, dans ce que j’observe de notre société, je perçois que l’intention est inconsciente, et elle vient de la peur. Le masculin domine, et est tourné vers l’agressivité et la violence, tandis que le féminin est en retrait, en fuite, en repli.

Si l’intention commune était “changer les choses avec sagesse”, alors les deux principes pourraient s’entraider. Chaque individu porte en lui les deux principes. Pour certaines femmes, il est plus facile de se connecter à leur principe masculin, soit parce qu’il est naturellement plus présent en elles, soit parce qu’elles ont été éduquées à fonctionner essentiellement avec lui. Pour certains hommes, c’est le principe féminin qui est le plus présent : ils ont plutôt tendance à écouter et à prendre le temps, ont beaucoup d’empathie. L’idéal, selon différentes philosophies dont le Tao et le Tantra, c’est d’unifier les deux principes à l’intérieur de nous, de les équilibrer au maximum, afin de pouvoir agir de manière juste.

Aimer ≠ Tuer 

Alors oui, chacun et chacune peut aimer avec son coeur, et utiliser son intelligence et sa force pour agir au service de cet amour. 

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C’est bien beau tout ça… mais concrètement, ça donne quoi ? Chacun agit là où il peut le faire avec amour, avec joie, avec entrain. Parce qu’agir uniquement à partir de la peur ou de la culpabilité, ça ne tient pas très longtemps. 

C’est pour ça que, même si je soutiens les marches et manifestations pour les droits des femmes, je n’y participe pas. Etant hypersensible et sujette aux crises d’angoisse, je n’ai pas de joie à marcher pendant des heures au milieu d’une foule, qui plus est dans le froid. Cependant, je fais chaque jour le choix de prendre soin de moi, d’écouter mon corps et mon intuition, pour cultiver le principe féminin en moi : cela passe par des choses très simple comme prendre du repos, méditer, manger lentement et en silence. Et quand je travaille, je choisis des activités qui, quand je les pratique, me donnent de l’énergie et contribuent aux autres : accompagner une personne individuellement, animer un atelier de communication bienveillante, guider une séance de méditation, faire des massages… 

J’essaie de trouver ma place, un peu plus chaque jour : l’endroit où je me sente bien, suffisamment pour pouvoir m’ouvrir aux autres, être à leur écoute, et être au service de la vie dans tout ce que je fais. 

Ecrit dans la nuit 27-28.11.2019

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